Maisons Laffitte, octobre 1989
Avant-propos
Si j'ai entrepris d'écrire ces lignes, ce n'est pas seulement pour occuper les loisirs dont je dispose maintenant, à l'âge de 67 ans, après quarante deux années de vie active, mais surtout par amour pour mes enfants, mes petits-enfants et tous ceux qui, je l'espère, viendront après eux.
Je me considère, en effet, comme dépositaire dans mes souvenirs d'un capital de sentiments, de faits et d'anecdotes se rapportant à l'existence passée de mes parents et des autres membres de notre famille, qui ont quitté ce monde.
En évoquant leur mémoire j'espère les faire revivre dans mon cœur, mais aussi les faire connaître et aimer de leur descendance. Je suis persuadé qu'il y a en tout être humain un réel besoin de retrouver ses racines et de découvrir son identité par son appartenance à une lignée familiale.
Mes cousins Tiger ont eu la gentillesse de montrer de l'intérêt pour ceux de mes souvenirs se rapportant à des personnes ou à des événements qui ont fait aussi partie de leur existence, en même temps que de la mienne. Je comprends très bien ce sentiment et c'est avec plaisir que je leur dédie, ainsi qu'à mes cousins Stolz, le texte qui va suivre. C'est, en fait un extrait de l'ensemble de mes mémoires, expurgé de ce qui aurait moins d'intérêt pour eux, car concernant uniquement mon histoire personnelle et celle de la branche paternelle de ma famille.
J'ai eu la chance de pouvoir rassembler des documents familiaux et constituer un début d'archives grâce à l'intérêt qu'avaient porté avant moi à leur généalogie mon grand-père Deseilligny, mon arrière-grand-père Mazerat et grâce aussi aux mémoires de Jacques Laffitte, l'arrière-grand-oncle de ma grand-mère Deseilligny.
Mon ascendance du côté maternel est ainsi clairement établie jusqu'à l'époque de la révolution et même avant, en ce qui concerne la branche Mazerat.
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Je suis né le 6 juin 1922, à Paris, au 128, Boulevard Haussmann, dans l'appartement de mes grands-parents, au deuxième étage, la deuxième fenêtre à gauche du balcon, en regardant de l'extérieur. Ma mère me l'a parfois rappelé, quand il nous arrivait de passer devant l'immeuble et c'était toujours avec une certaine fierté et un peu de nostalgie.
Mes grands-parents Deseilligny ont habité cet immeuble jusqu'en 1930.
Je revois encore assez clairement les lieux dans ma mémoire : il y avait un grand salon sur le Boulevard, la salle à manger, très vaste aussi, donnait sur une cour intérieure qui débouchait, par un grand portail, sur la rue Laborde. Cette sortie n'existe plus, car l'espace est maintenant occupé par une rangée de magasins. Je me souviens qu'il y avait au fond d'un petit couloir, une petite porte qui permettait d'entrer directement dans l'appartement de l'oncle Paul et de la tante Jeanne. La porte donnait sur un petit salon, où il y avait un étrange poste de radio avec un grand cadre orientable. J'avais été impressionné par la corpulence de Tante Jeanne, qui m'intimidait un peu.
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Chapitre 1er
Pontoise - La maison, mes Parents
Pendant les premiers mois de mon existence nous habitions au Boulevard Haussmann et j'étais confié aux soins d'une nourrice italienne qui répondait au nom d'Armida. Il y a quelques photos qui en témoignent, où l'on peut voir cette brave Nounou dans la tenue qui caractérisait à l'époque cette mission de confiance, et qui impliquait le port d'un voile d'infirmière, de couleur bleu marine porté sur une blouse blanche. Quelques mois plus tard, ou peut-être un an après ma naissance, mes parents sont venus habiter à Pontoise dans une grande maison située au 75 de la rue Saint-Jean, que mes grands-parents avaient achetée pour eux.
Mon père, alors encore Lieutenant de cavalerie, appartenait au 22ème Dragons, en garnison dans cette ville. Mes parents y sont restés jusqu'en 1965, c'est à dire pendant environ 42 ans. C'est là que sont nées mes deux sœurs, Bernadette et Anne-Marie.
La maison était une grosse bâtisse carrée avec une façade orientée plein sud, construite sur un jardin en trois niveaux, qui avait dû nécessiter d'énormes travaux de terrassement, à une époque où il n'y avait pas encore de bulldozers, car le décalage d'un niveau à un autre était d'au moins trois mètres.
Le rez-de-chaussée de la maison comportait deux grandes pièces : salon et salle à manger qui s'ouvraient chacune par deux portes-fenêtres sur une large terrasse, couverte d'une verrière, en plein midi. Du côté Nord, c'est à dire vers la rue Saint Jean, une cuisine, une office, un vaste vestibule et un petit salon faisaient face à un perron d'une dizaine de marches conduisant à la rue, par rapport à laquelle la maison était en contrebas.
L'étage d'en dessous, que l'on appelait le sous-sol, était au niveau du deuxième jardin. A l'étage au dessus du salon et de la salle à manger il y avait quatre chambres, une lingerie, une salle de bains, un cabinet de toilette et une petite chambre de bonne.
Dans mes souvenirs cette maison resplendit toujours du bonheur des enfants que nous étions, de l'éclat joyeux de nos jeux et des doux moments d'intimité familiale.
Les émotions et les épreuves que nous avons vécues lors des événements tragiques, auxquels nous avons assisté pendant la deuxième guerre mondiale, sont maintenant presque oubliées, car le sort a voulu que personne parmi les nôtres n'en ait été durablement frappé.
Bien sûr, ce sont les jours heureux que je ne peux m'empêcher d'évoquer. Je vois souvent en moi une image de notre vie familiale : j'étais alors, je crois, en sixième et un peu enrhumé ce jour-là, je suis assis à la grande table-bureau de la grande chambre au premier étage, je travaille tranquillement à un devoir de latin (le livre d'exercices de Petitmangin)... dehors règne la splendeur éclatante du frais soleil de mai. Mes petites sœurs jouent dans le deuxième jardin. Il y a même un petit troupeau d'oies qui occupe bruyamment le terrain. L'ordonnance de Papa s'affaire à tailler les bordures de buis des plates-bandes, et moi, petit garçon un peu rêveur, je me dis intérieurement que je n'oublierai jamais cet instant dont je pressens la valeur symbolique et représentative de mon enfance heureuse.
Le cadre étant ainsi esquissé, je crois qu'il est nécessaire de commencer à présenter les personnages qui sont les acteurs de la représentation de ma vie.
Dès Septembre 1919, le 22ème Dragons était, comme je l'ai déjà dit, en garnison à Pontoise. En 1920 mes parents ont été présentés l'un à l'autre grâce à une amie commune aux deux familles : la veuve du Lieutenant-Colonel Driant. Cet officier était très connu en France à cette époque pour sa conduite héroïque à la tête d'un groupe de bataillons de Chasseurs à Pied (les 56ème et 59ème) lors de la défense acharnée d'un poste avancé de Verdun, le "Bois des Caures", dominant les côtes de Meuse, où il trouva une mort glorieuse le 22 février 1916.
Comment expliquer cette relation amicale avec les Driant ? J'avoue que je l'ai un peu oublié... Cependant, en consultant les documents dont je dispose, je remarque que Madame Driant était la fille du Général Boulanger et la Comtesse Le Prédour de Kerambriec, belle-mère de celle qui devait être pour mes sœurs et pour moi plus qu'une Tante - on le verra plus loin - notre chère Leulah (Lisette Adelmann), était aussi une Boulanger.
Ainsi, la famille de ma mère, les Deseilligny, amie de Madame Adelmann, mère de Lisette, aurait connu les Driant. Quant aux Chatelin je crois qu'ils les auraient connus dans une des garnisons de mon grand-père, le Commandant Jules Chatelin, (Nancy ou Lunéville ?).
A ce propos, je ne résiste pas à la tentation de dire aussi quelques mots au sujet du fameux Général Boulanger qui n'était pas absent de notre existence d'enfants à Pontoise. On nous en parlait avec une sorte de fierté mêlée d’un peu de dérision. Il y avait chez nous un buste en bronze doré qui le représentait coiffé d'un superbe bicorne !
C'était un officier de grande prestance, Général de Division, il avait commandé en Tunisie en 1884. Nommé Ministre de la guerre en 1886 et 1887, il avait acquis rapidement une immense popularité qui lui avait valu de regrouper autour de lui tous les républicains mécontents du régime. Si bien que le Gouvernement tenta de l'évincer en le mettant à la retraite en Mars 1888. Ses partisans formant un parti "Boulangiste" le firent élire triomphalement aux élections de 1889. La France entière s'attendait alors à un coup d'état qui le porterait au pouvoir. Cependant, au dernier moment il hésita à marcher sur l'Elysée. Le gouvernement se ressaisit et le fit inculper de complot contre l'état. Il s'enfuit à Bruxelles en Avril 1889. Il fut condamné à la détention perpétuelle. Peu de temps après, il se suicidait sur la tombe de sa bonne amie : Madame de Bonnemain.
Cette fin misérable d'un homme qui avait suscité tant d'enthousiasme était à l'époque imputée à la "créature" qui avait exercé sur lui sa néfaste influence ... c'est du moins ce que disaient les dames de la famille !
J'en reviens à mes parents, au début de l'été 1921 ils prennent la décision de se marier. Le mariage est célébré à l'église Saint-Augustin le 21 septembre 1921.
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Chapitre 2
Ma Mère
Jenny, Marie, Adrienne, Sidonie Pierrot-Deseilligny était née à Enghien-les-Bains le 15 juillet 1892.
C'est, en effet, dans cette petite station balnéaire de la région parisienne que ses parents avaient coutume, à cette époque, de passer leurs vacances d'été, de même, d'ailleurs, que ses grands-parents maternels, les Mazerat.
La famille habitait Paris depuis plusieurs générations.
Ma mère était une personne calme et douce, un peu fragile et mélancolique. Elle avait reçu une éducation soignée. Comme les jeunes filles des familles bourgeoises de son époque : elle avait son Brevet. En ces temps là, il n'était pas encore question du Baccalauréat pour les filles.
Elle avait appris le chant et le piano, qu'elle pratiquait assez rarement, mais avec un talent certain.
Elle avait un sens très sûr du savoir-vivre, elle savait toujours ce qu'il fallait faire ou ne pas faire dans la bonne société en toutes circonstances et nous, ses enfants, nous tenions le plus grand compte de ses avis dans ce domaine.
Pendant la Première guerre mondiale elle avait participé aux bonnes œuvres ; j'ai retrouvé une médaille qui lui avait été attribuée par la Municipalité du 2ème Arrondissement de Paris en "hommage et reconnaissance" pour le service de repas quotidiens aux pauvres du quartier de la Bourse, de 1914 à 1919.
Elle était extrêmement soigneuse et ordonnée. Dans mon enfance, je me souviens qu'elle apportait un soin méticuleux à l'entretien des objets en cuivre, et de l'argenterie qui, chez nous, étaient toujours d'un éclat étincelant.
Cependant, pour les choses nécessitant des décisions importantes, elle préférait s'en remettre à quelqu'un d'autre, à sa mère sans doute dans les premiers temps, puis à son mari. On avait l'impression qu'elle se plaçait instinctivement sous la tutelle d'une personne d'autorité.
Elle aurait adoré vivre à Paris où elle avait toujours habité durant sa jeunesse. Elle s'est toujours sentie un peu exilée à Pontoise et se plaignait souvent des mauvais pavés de la ville. Ses filles, mes sœurs, ont entièrement adopté ce point de vue et n'auraient pu envisager d'habiter ailleurs que dans la capitale, ce qu'elles ont fait plus tard.
Ma mère était issue d'une famille assez fortunée, qui se rattachait au monde financier depuis quelques générations
Son père, Adrien Pierrot-Deseilligny, était Fondé de Pouvoir d'Agent de Change à la Bourse de Paris. Il était associé à son frère aîné, Paul, lui-même titulaire de la charge. Leur famille devait sa réussite non seulement aux brillantes qualités intellectuelles qui avaient été les siennes depuis plusieurs générations, mais aussi à sa parenté avec les Schneider du Creusot.
Sa mère, Adrienne Mazerat, était apparentée aux Roussac et aux Laffitte. Elle était, en effet, l'arrière petite-nièce du célèbre banquier et ministre du roi Louis-Philippe, Jacques Laffitte.
Pour plus de clarté, il est préférable d'étudier séparément l'histoire des deux branches de la famille de ma mère : paternelle et maternelle.
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Chapitre 3
La famille paternelle de ma mère
Adrien et Paul Pierrot-Deseilligny étaient les petits-fils de Jules, Amable Pierrot, devenu plus tard, par décret royal, Pierrot-Deseilligny. Assez rapidement on ne les appelait plus autrement que Deseilligny.
Jules, Amable avait épousé Anne, Madeleine, Catherine Schneider, sœur des fondateurs des usines du Creusot, Adolphe et Eugène Schneider.
C'est autour de l'aciérie du Creusot, alors en plein essor, que se sont rassemblés les énergies et les talents de ceux qui devaient constituer la famille de ma mère, du côté paternel et aussi du côté maternel, comme on le verra plus loin. C'est donc par les Schneider (prononcer Schneidre) qu'il faut commencer.
Les Schneider
J'ai tiré les renseignements qui vont suivre d'un livre paru en 1988 et intitulé : "Les Schneider, une dynastie". C'est l'oeuvre d'un creusotin, nommé Jean-Louis Beaucarnot, qui, comme il le dit lui-même, "a vécu à l'ombre de ces demi-dieux, qu'il ne pouvait se représenter que statufiés dans le bronze dont il coulait les canons". Il a étudié leur histoire en profondeur, "non pour la juger, mais pour la découvrir et la faire connaître".
L'installation des Schneider en Lorraine remonterait à la fin du 17ème siècle. A cette époque, le duché de Lorraine était ruiné, ravagé et dépeuplé par la guerre, la famine et la peste. La France, qui occupait la province, s'en inquiétant, encouragea des familles picardes à s'y établir, par des exonérations fiscales et des facilités d'accession à la propriété foncière.
Pareillement les ducs de Lorraine, dès leur retour, ont pris des mesures analogues pour repeupler le pays. Des gens vinrent des régions voisines, notamment d'Alsace.
C'est ainsi, selon Beaucarnot, qu'en 1686, à Honskirch (Moselle), on recensait 17 familles, parmi lesquelles celle d'un certain Balthazar Couturier. Le fonctionnaire local, qui le rencontrait pour la première fois, aurait traduit son nom en : Schneider, ce qui signifie dans le dialecte local, comme en allemand : tailleur d'habits.
Cependant, Beaucarnot ajoute que ce Balthazar aurait aussi bien pu venir d'Alsace avec son patronyme germanique.
En 1708, un des fils de Balthazar, Hans-Peter (Jean-Pierre), apparaît sur un acte notarié comme un des chefs de famille les plus fortunés du village, un des deux seuls à avoir un valet et une servante. Il a épousé une fille riche de 300 écus, Charlotte Clément, petite-fille d'un immigré qui a réussi. En 1720, Jean-Pierre est élu maire de Honskirch.
Son fils Jean-Jacques poursuit l'avancée sociale de la famille par un mariage avantageux qui fera de lui le successeur de son beau-père à la tête d'une huilerie à Dieuze, dans la Moselle, affaire qu'il aura le talent de développer. Plus tard, après quelques affaires foncières, on le qualifie dans les actes de "négociant, bourgeois de Dieuze". Ses fils font des études, l'un est médecin et deux autres sont notaires, notamment Antoine (né en 1754) qui devient maire de Dieuze à la révolution, puis Conseiller général du département de la Meurthe. Il est propriétaire du château de Bidestroff, acheté en 1792. A la fin de l'empire, en 1814, il ne peut faire face à l'endettement qu'il a imprudemment contracté depuis plusieurs années et doit vendre son château et, petit à petit, la plupart de ses terres.
Antoine Schneider, notaire, (1754-1828) avait épousé une certaine Anne-Catherine Durand (1781-1858). Le couple avait eu trois enfants, Anne-Madeleine-Catherine dite Clémence (1801-1855), Adophe (1802-1845) et Eugène (1805-1875).
En 1821, la famille d'Antoine, ruinée, s'installe à Paris, sous les auspices de Virgile Schneider, neveu d'Antoine, le fils de son frère aîné, Christophe, médecin à Sarre-Union. Virgile était polytechnicien, Colonel et Baron d'Empire, il avait fait une belle carrière militaire, et devait, plus tard, devenir Général et Ministre sous le règne de Louis-Philippe.
Antoine avait aussi gardé des relations avec son vieil ami Poupillier, un négociant de Nancy qui était beau-frère et associé des frères Seillère, industriels, commerçants et banquiers dont les affaires de textiles avaient prospéré durant les guerres de l'Empire, grâce aux contrats de fournitures aux armées.
Le jeune Adolphe Schneider, alors âgé de 19 ans, qui leur a été recommandé, est embauché. Passé par tous les échelons de la profession il ne tarde pas à acquérir la confiance des patrons. Il travaille furieusement pour surmonter la mauvaise fortune de sa famille, dont, désormais, il prend en charge la destinée. Il s'affirme comme un homme de valeur, prouvant qu'il a le sens des affaires ; aussi, en 1829 Seillère commence à l'intéresser à certaines affaires, puis en 1832, à toutes les affaires.
D'ores et déjà, Adolphe a réussi.
Pendant ce temps, Eugène, son frère cadet, avait, lui aussi, prouvé ses talents de commerçant et de gestionnaire dans une filature des Seillière à Reims, et avait acquis les connaissances techniques qui lui manquaient par des cours du soir aux Arts et Métiers, où il avait été reçu comme membre de la société des ingénieurs civils.
Plus tard, les Seillère lui avaient confié la direction des Forges de Bazeilles (dans les Ardennes), ce qui lui avait permis de confirmer un haut niveau de compétence.
Les frères Schneider ont maintenant le vent en poupe. Animés qu'ils sont par une vigoureuse ambition, il ne leur reste plus, pour accéder au sommet de leur puissance, qu'à continuer à travailler tout en exploitant, comme leurs ancêtres, le facteur "chance" et les ressources ouvertes par tout un réseau de relations, pour la plupart familiales. L'exercice du pouvoir politique viendra ensuite compléter et confirmer leur succès.
En 1831, Adolphe avait épousé une jeune fille, belle et cultivée, nommée Valérie Aignan, qui lui avait apporté, non seulement une dot, mais l'appui de son beau-père Louis Boigues, maître de forge à Fourchambault, dans la Nièvre, où il avait été élu député.
En 1837, Eugène épousera Constance Lemoine des Mares dont le père est député de la Manche. Cette famille, riche et puissante, appartenait à la haute société protestante et était apparentée aux Neuflize, avec lesquels Eugène avait eu affaire lorsqu'il dirigeait les forges de Bazeilles.
En 1835, les Forges du Creusot, qui existaient déjà depuis plus de 50 ans, étaient en faillite. Adolphe, qui cherchait sans doute une affaire à sa mesure, ne tarda pas à comprendre que c'était là l'occasion attendue. Il réussit à y intéresser Seillère et Boigues. Après de nombreuses discussions et négociations, Schneider finit par obtenir l'adjudication et en août 1836, une nouvelle société est fondée sous le nom de "Schneider frères et Cie" pour "l'exploitation des mines du Creusot et de Montchanin, la fabrication de fonte, fers forgés et laminés, clous, rails, tôles, machines, mécaniques, mouleries, objets en fonte de fer, de cuivre et généralement tous les travaux de manufacture des métaux."
Avec audace et compétence, Adolphe et Eugène conduisent "Schneider et Cie" à un succès rapide et éclatant. Intuitivement ils comprennent que l'avenir de l'industrie est dans le charbon, la machine à vapeur et le chemin de fer, domaines où ils prennent rapidement des positions prépondérantes, ambitionnant de rattraper le retard de la France sur l'Angleterre, à ce sujet.
Locomotives et moteurs de bateau ne tardent pas à sortir du Creusot.
Adolphe et Eugène sont ouverts aux idées nouvelles de Saint-Simon et se lancent à corps perdu dans la politique sociale : il faut combattre les cabarets, cultiver la morale, vaincre l'ignorance et former des hommes ouverts autant qu'habiles. Ils installent une école au Creusot et font venir un enseignant. Celui-ci ne pouvant suffire à la tâche, organise un enseignement mutuel : instruisant lui-même les plus grands, qui à leur tour instruisent les plus petits.
L'église s'étant effondrée en 1836, il faut en construire une autre. Schneider et Cie offrent le terrain et s'occupent du financement dont ils prennent une part à leur charge.
En 1840, Adolphe devient maire du Creusot. En 1842, il est élu triomphalement député de Saône et Loire. Ses ouvriers l'acclament.
En août 1845, Adolphe est seul au Creusot, sa famille est allée prendre les eaux à Bade (on dit maintenant Baden-Baden). Au cours d'une promenade à cheval, il est désarçonné par sa monture et tombe. Sa tête heurte brutalement une pierre tranchante. On le ramène chez lui et il meurt.
Après cette mort tragique le destin du Creusot est entre les mains d'Eugène ; c'est lui qui conduira cette entreprise de succès en succès jusqu'à la notoriété dont elle jouit encore aujourd'hui, malgré toutes les difficultés qu'elle a rencontrées pendant plus de 150 ans.
Un mois après la mort d'Adolphe, Eugène est confortablement élu député de Saône et Loire, avec en prime l'hommage de la "haute estime" de Monsieur de Lamartine, lui aussi une gloire du département.
Sa carrière politique le conduira, en 1867, jusqu'au fauteuil de "Président du Corps Législatif" (l'équivalent du Président de l'Assemblée Nationale). Il vivait alors beaucoup plus à Paris, dans son hôtel de la rue Boudreau (près de l'Opéra) que dans le château de la Verrerie, au Creusot.
Les Deseilligny
Revenons en maintenant à nos Pierrot-Deseilligny.
La sœur aînée d'Adolphe et d'Eugène Schneider, Anne, Madeleine, Catherine, (dite Clémence), 1801-1855, avait, comme je l'ai dit plus haut, épousé en 1827, en la personne de Jules, Amable Pierrot, un ancien normalien érudit et professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand. Il en deviendra proviseur 3 ans après.
Jules, Amable Pierrot-Deseilligny (1792-1845)
Ce Pierrot, devenu plus tard Pierrot-Deseilligny sera l'arrière-grand-père de ma mère et de mes tantes Thérèse et Juliette. Il deviendra, pourrait-on dire, le fondateur de la dynastie des Deseilligny.
Il était né le 15 novembre 1792. En 1812, il est professeur Agrégé, Maître de Conférences à l'Ecole Normale, puis Censeur-Adjoint au Lycée Charlemagne. Survient alors la Restauration. En 1815 et 1816 il est sans activités. En effet, ses notes ne sont pas excellentes sur le plan politique pour le nouveau pouvoir. Il paraît que "ses opinions n'avaient pas toujours été bonnes"...! Sans doute était-il classé comme un peu trop républicain ou bonapartiste !
En 1817, il est réintégré comme professeur de 5ème à Louis-le-Grand. Petit à petit, sa carrière redémarre. En 1819, il est professeur "d'éloquence française" à la Faculté des Lettres. En 1830, il devient proviseur de Louis-le-Grand et le restera jusqu'à sa mort, survenue le 5 février 1845.
Il était également Docteur ès-Lettres et officier de la Légion d'honneur. On a dit de lui qu'il était un des hommes les plus éminents de l'Académie des Lettres, d'une profonde érudition et d'un caractère des plus sympathiques. Il est mort regretté de ses élèves, qui firent ouvrir une souscription publique pour lui ériger un monument funéraire au cimetière du Père Lachaise, à Paris, où l'on peut encore le voir.
J'ai qualifié Jules, Amable Pierrot de fondateur de la dynastie car c'est à lui que la famille a dû d'enrichir son patronyme en y ajoutant, dès 1842, un nom de noble consonance, qui devait avoir pour effet, à l'usage, d'éclipser le modeste diminutif d'un simple prénom qui l'avait désignée jusqu'alors. Ceci a été possible grâce à de hautes recommandations dans l'administration royale. Voilà donc notre bon Amable réconcilié avec le trône !
L'argumentation justifiant cette adjonction reposait sur le fait que son épouse, dite Clémence, avait été la légataire universelle d'un certain Jean-François Lallemant Deseilligny, payeur de rentes de l'Hôtel de Ville de Paris. (Sur certains actes le nom est aussi orthographié en deux mots : de Seilligny.) Quant à ce Lallemant il avait lui-même été autorisé en Ventose de l'an V à ajouter Deseilligny à son nom, pour se distinguer, parait-il, de son frère, lui aussi payeur de rentes à l'Hôtel de Ville de Paris. (C'est d'ailleurs étonnant qu'il y ait eu tant de rentes à payer par cet organisme et qu'un seul homme n'y ait pas suffi, mais j'ignore combien il y a en a en ce moment).
Au sujet de ce Lallemant, notre chroniqueur creusotin, Beaucarnot, nous apprend comment il aurait fait la connaissance de notre Clémence : celle-ci aurait habité longtemps dans la même maison que lui à Paris et l'aurait charmé, à travers les murs, par le bruit harmonieux des accents de sa harpe, dont elle jouait avec beaucoup de talent.
L'admiration qu'il en avait conçu pour elle, devenue sympathie, puis affection, l'aurait conduit, à la fin de sa vie, à faire d'elle son héritière.
Le 10 mai 1842, Jules, Amable Pierrot devint donc Jules, Amable Pierrot Deseilligny par Décret du Conseil d'État. D'après un document que j'ai sous les yeux, il est question d'un beau-frère qui se serait occupé de l'affaire. Il s'agissait, selon toute vraisemblance, d'un certain Monsieur Persil, qui avait joué un rôle important sous le règne de Louis-Philippe.
L'évocation de ce beau-frère m'a, d'abord, un peu embarrassé, car je n'avais aucun renseignement au sujet de cette parenté. Heureusement, grâce à une documentation que m'a communiquée mon cousin Jérôme Oudart, je sais maintenant que ce beau-frère était l'époux de la sœur de Jules-Amable. En effet, Marie-Catherine-Nicole Pierrot, avait épousé en 1807, à Saint Sulpice, Jean-Charles Persil (1785-1870). Élu député en 1830, il avait été désigné avec le baron Dupin pour aller offrir la couronne de roi des Français au duc d'Orléans. Cet honneur avait valu à ce monsieur Persil de devenir par la suite pair de France et ministre de la Justice et des Cultes en 1834, avant de passer au Conseil d'Etat.
Jules, Amable Deseilligny a eu deux fils : Alfred, né en 1828 et Gustave, né en 1832. C'est ce dernier qui est notre ancêtre. Ils ont tous les deux occupé des fonctions importantes au Creusot, auprès de leurs oncles Schneider, Alfred surtout.
Alfred Deseilligny (1828-1875)
Alfred Deseilligny avait fait de très brillantes études à Louis-le-Grand (bien sûr), plusieurs fois lauréat au Concours général. Après avoir fait son droit à la Faculté de Paris, tout en suivant des cours scientifiques, il s'est voué à la carrière industrielle.
Il entra à l'usine du Creusot en 1849. En peu de temps, par son mérite exceptionnel, dont il donna maintes preuves, il devint Directeur de l'usine et y joua un rôle d'autant plus important qu'Eugène Schneider était de plus en plus occupé par ses fonctions politiques, qui le retenaient à Paris. Plus tard, il fut élu Maire du Creusot et membre du Conseil Général de Saône et Loire.
En 1858, il avait épousé Félicie Schneider, sa cousine, fille d'Eugène.
Il quitta l'usine du Creusot en 1866, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai plus tard, laissant derrière lui la trace de son passage, marqué par des travaux importants qui avaient contribué au magnifique développement de l'entreprise et par des efforts ininterrompus en vue de l'amélioration de la condition ouvrière.
La même année il avait reçu la croix de la Légion d'Honneur, en récompense de ses services industriels et avait adressé un Mémoire à l'Académie des Sciences morales et politiques, qui avait mis au concours la question de l'influence de l'éducation sur "la moralité et le bien-être des classes laborieuses". (Un sujet qui reste d'actualité aujourd'hui). Son ouvrage fut récompensé par l'Académie.
Après son départ du Creusot, il avait entrepris de remettre sur pieds les mines de Decazeville, dans l'Aveyron, qui, de désastre en désastre en étaient arrivées à la faillite. Il s'était présenté à l'adjudication ouverte par le syndic de la faillite, après avoir réuni le capital nécessaire pour la reprise de l'activité et avait emporté l'adjudication au nom de la société nouvelle qu'il avait constituée et dont il avait obtenu les pouvoirs de gestion les plus étendus.
En 1869, il est élu député de l'Aveyron au Corps Législatif (du second empire). En février 1871, il est réélu à l'Assemblée Nationale (de la 3ème république) où il prend place au centre-gauche, il entre également au Conseil Général de l'Aveyron. En 1872, il fait partie de la commission du Budget et combat la politique de Thiers. Il entre dans le cabinet de Broglie, qui lui succède, dans lequel le portefeuille des Travaux Publics lui est confié. Puis en 1873, dans une autre combinaison ministérielle, il obtient celui de l'Agriculture et du Commerce. Il meurt de la fièvre typhoïde, à 47 ans, en 1875, pendant la législature.
(J'ai emprunté ces informations au sujet d'Alfred Deseilligny à un texte manuscrit, trouvé dans les papiers de mon grand-père et établi pour être inséré dans un ouvrage intitulé : "Le Panthéon de la Légion d'honneur", édition 1898.)
Cette mort prématurée interrompit une brillante carrière. Il laissait une veuve et trois enfants : Eugène (1859), prêtre, puis missionnaire en Afrique. Tombé malade, il mourut de la dysenterie au cours de son rapatriement en bateau (en 1890) et son corps fut immergé au large de Tanger.
Clémence (1861), restée célibataire, a fondé à Boulouris un orphelinat pour 150 enfants.
Jules (1867) avait épousé Aline Talma, la petite-fille du grand comédien. Il ne semble pas avoir fait carrière à l'usine du Creusot, mais plutôt avoir vécu de l'exploitation du domaine de 600 hectares à Mont d'Arnaud, où son père avait fait construire un château en 1863, près de Broye (dans la Saône et Loire), à une quinzaine de kilomètres au sud d'Autun et moins de vingt au nord-ouest du Creusot.
Ma mère, ses sœurs et ses cousines parlaient beaucoup de ce château où l'on avait coutume, à une certaine époque, de se retrouver en famille pour les vacances d'été, chez l'oncle Jules (cousin de mon grand-père).
Ce château existe toujours ; c'est une bâtisse d'un style indéterminé, avec de grands balcons de bois et flanqué d'une étonnante église néogothique. Á peu de distance, se trouve un pavillon séparé, rappelant le château. Le tout forme un ensemble surprenant dont les parties en bois, difficiles à entretenir accentuent l'impression de délabrement. Le château est encore habité par des descendants de la fille unique de Jules : Simone (1892), les Guise, qui sont de la branche Talma.
A propos de Mont d'Arnaud, ma cousine Jacqueline Oudart (née Saal), fille d'Elise Deseilligny, a eu la gentillesse de me faire parvenir ses souvenirs d'enfance, où les séjours dans cette belle résidence occupent une part presque magique. Je me permets de citer, ci-dessous, des extraits de son récit dont la qualité descriptive et la grande sensibilité font le charme :
"Dans le lointain se dessinent les monts du Morvan, dont l'un est particulièrement présent dans mes souvenirs, c'est la "Certenue", lieu sacré druidique qui a sa vierge et ses légendes... tout cela beau, calme, paisible.
"Venons en à la propriété, cette grande résidence présente un ensemble de constructions difficile à définir pour ceux qui ne la connaissent pas. Imaginez-vous un très grand chalet flanqué à gauche d'une chapelle néogothique et à droite d'un superbe jardin d'hiver. De l'autre côté de la chapelle, un pavillon moins grand mais de même style que le bâtiment principal. Alfred Deseilligny (mon arrière-grand-oncle) et Félicie Schneider, son épouse, avaient, paraît-il, été séduits par ce genre de constructions lors d'un voyage en Suisse.
"Devant la maison une grande terrasse dominait un bel étang, dans lequel venaient se refléter une multitude de sapins et un superbe séquoia (wellingtonia) d'une taille et d'une beauté peu communes. De là partaient deux allées, l'une bordée de marronniers montait vers les écuries et l'autre descendait vers la porte de Broye.
"Derrière la maison, il y avait une cour, dite cour du croquet qui était notre terrain de jeu favori.
"Que dire de l'intérieur de la maison ? Les pièces étaient grandes et lambrissées du sol au plafond. La hauteur sous-plafond était impressionnante. La salle à manger était immense, elle occupait toute la largeur de la maison. Sa situation était remarquable, car d'un côté elle s'ouvrait par une grande baie sur l'étang et de l'autre sur la cour du croquet. Elle nous a aussi servi de salle de danse et de salle de Théatre. Aux étages, il y avait quinze chambres"
Ma cousine Jacqueline cite aussi dans ses souvenirs le château de Prelay, que mon grand-oncle Paul Deseilligny avait fait construire, de l'autre côté de la route de Broye à Autun vers 1912 ou 13.
"Prelay a été intimement lié à l'histoire de Mont d'Arnaud, écrit-elle. C'était, à moins d'un kilomètre de distance, un grand château de style Louis XIII que mes grands-parents avaient fait construire. Mon grand-père Paul Deseilligny était cousin germain de Jules Deseilligny, avec lequel il s'entendait très bien. Leurs enfants, ma tante Simone et mon oncle Gustave, s'étaient fiancés à cette époque. La construction de Prelay était destinée à créer un lien plus étroit entre les deux familles. La propriété a toujours été largement ouverte aussi au reste de la famille et aux amis les plus intimes. Toutes ces personnes constituaient ensemble un groupe très nombreux, mais Prelay n'a jamais été habité d'une façon continue, contrairement à Mont d'Arnaud, qui était la résidence permanente de Jules Deseilligny et plus tard de sa fille Simone."
Mon arrière-grand-père, Gustave Deseilligny, frère d'Alfred, avait fait, lui aussi, de brillantes études. Il avait été reçu à l'Ecole Centrale, mais, mal conseillé par son oncle Eugène Schneider, il n'avait pas suivi jusqu'au bout les cours de cette école. En effet, ce dernier qui avait un poste à pourvoir au Creusot, avait exigé qu'il le prenne sans attendre d'avoir son diplôme. Gustave avait satisfait à cette condition car il était bien loin d'imaginer qu'il pourrait se trouver, un jour, dans la situation de devoir quitter le Creusot, où il comptait bien faire toute sa carrière.
Lui aussi, comme son frère et son beau-frère Adrien Mazerat, dont il sera question plus loin, a dû quitter les Schneider en 1866, au moment du scandale qui est résulté des relations adultérines, ostensiblement affichées, qu'Eugène Schneider entretenaient avec une dame nommée : Marguerite Asselin.
Cette dame, d'une grande beauté, passait pour une aventurière. Elle était arrivée, vers 1858, en provenance de l'île Maurice (l'ancienne île Bourbon) avec ses trois enfants : Zélie, Lucien et Eudoxie et était devenue l'amie intime de Constance Schneider.
On ne savait rien sur ses origines familiales, ni au sujet de son mari, prétendument décédé, ni, non plus sur un certain oncle venu avec elle de leur île, où, pourtant l'Etat-Civil local n'indique aucun lien de parenté avec notre belle créole. Les Asselin sont reçus et hébergés au Creusot, au château de la Verrerie et à l'hôtel de la rue Boudreau à Paris. Les liens amicaux évidents entre les parents conduisent bientôt les enfants à de tendres projets et l'on célèbre en grandes pompes le mariage d'Henri Schneider et de Zélie Asselin, en 1863.
Le Tout-Paris est au courant de la liaison d'Eugène et de Marguerite Asselin. Toutefois on n'ose pas s'attaquer à un homme aussi puissant et l'on se contente de bavarder prudemment derrière son dos.
En janvier 1865, (Eugène a 60 ans), un journal de Bruxelles, "L'Indépendance Belge", commence la publication d'un feuilleton dont l'intrigue et les noms des personnages révèlent de façon transparente la vie du ménage à trois de la rue Boudreau. L'industriel important s'appelle "Tayeur", sa maîtresse Magarthy.
Jean-Louis Beaucarnot écrit : "Naturellement tout Paris se délecte à la lecture de ces premières lignes, à l'idée des révélations scandaleuses qui vont suivre sur la vie passée et intime de cette femme riche et puissante, qui foule impunément la morale et nargue l'opinion. Le Tout-Paris devra cependant attendre quelque temps, avant de pouvoir satisfaire sa curiosité. A la suite d'une intervention de dernière minute, "Les mariages de la créole" (tel est le nom de l'ouvrage) ne peuvent paraître en France, ni en Belgique."
"Deux mois plus tard, en mars 1865, c'est au tour d'un autre journal, "l'Etoile Belge", de publier un deuxième prologue pour ce même récit. Il s'agit d'une postface écrite par l'auteur à Turin, qui tient cette fois-ci un langage plus abstrait et plus élevé. En substance : aucun mystère n'a été dévoilé, personne n'aurait pu reconnaître les personnages, la lutte sera poursuivie et le livre paraîtra."...et le livre parait !
Beaucarnot poursuit : "On imagine l'effet qu'un tel récit peut produire sur le Paris de 1865. Outre la situation décrite et les noms et prénoms donnés aux personnages (Octavie pour Eudoxie, Mézélie pour Zélie,...), le Curriculum vitae de Tayeur est en tous points conforme à celui de Schneider." Par contre, le personnage de Magarthy et les péripéties de son existence diffèrent notablement de ceux de Marguerite Asselin. L'auteur du scandaleux pamphlet a manifestement eu la volonté de la salir et l'on se demande quels motifs ont bien pu le pousser à agir de la sorte. Tayeur, au contraire, a été toujours épargné.
L’auteur de cet écrit diffamatoire est une certaine Marie Rattazzi, née Bonaparte-Wise, elle est la petite-fille de Lucien Bonaparte, donc la cousine de l’empereur. Sa réputation n’est pas bonne. On l’appelle "la princesse Brouhaha" en raison de son amour du bruit et de ses soudains caprices. Elle est excessive dans ses amitiés comme dans ses antipathies. Elle mène une vie mouvementée, remplie d’aventures tapageuses et d’influences sournoisement exercées.
"Ma jolie cousine, disait Napoléon III, toujours d’après Beaucarnot, est une perfection de vertus, elle les a toutes : les bonnes et les mauvaises. Elle joue de l’éventail à ravir, mais par malheur elle joue aussi de la plume à tort et à travers".
On ne saura jamais ce qui avait motivé cette agressive animosité à l’encontre de Marguerite Asselin.
Cette liaison d’Eugène Schneider et le scandale qui en était résulté étaient donc la cause de la vive réprobation qui écarta les frères Deseilligny de l'usine de leur oncle, réprobation certainement impérieuse pour une question de principe sur le plan de la morale et de l'éthique. Le fossé ainsi creusé entre leurs convictions et la conduite d'Eugène Schneider les avaient contraints à renoncer aux grands avantages dont leurs fonctions au Creusot les faisaient bénéficier et à donner leur démission.
Adrien Mazerat fut sommé par lettre d'avoir à donner aussi sa démission. Il écrira plus tard dans ses mémoires, d'une façon sans doute volontairement sibylline : "Aucune faute n'avait provoqué cette disgrâce qui ne pouvait être attribuée qu'à des questions de personne".
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Chapitre 4
La famille maternelle de ma mère
Les Mazerat
Le nom d'Adrien Mazerat, qui vient d'être cité, est la transition qui conduit à aborder l'étude de l'autre branche de la famille de ma mère, la branche maternelle. C'était le père de ma grand-mère, il était née en 1827 et devait décéder en 1911.
Ma grand-mère nous parlait souvent de lui, et dans des termes propres à le rendre cher à notre cœur, bien que nous ne l'ayons pas connu.
J'avais donc gardé en moi des sentiments faits de respect, d'admiration et de tendresse pour ce personnage patriarcal qui ne devait sa réussite et sa fortune qu'à son travail et à ses talents.
Il nous a laissé une étude de sa généalogie, effectuée sous le second empire, et établissant les origines nobles de sa famille. Il a aussi écrit un livre de mémoires, "Notes et souvenirs - de 1827 à 1908", relatant chronologiquement tous les faits saillants de son existence.
Sa famille paternelle était originaire de Nontron (Dordogne) et d'une très ancienne noblesse de robe. Sur les actes les plus anciens (du 16ème siècle), le patronyme est d'abord orthographié "de Mazerac". Aux 16ème et 17ème siècles il devient : de Mazerat, puis de Mazerat de Lort. Les fonctions occupées par les représentants de la famille sont : avocats au Parlement de Bordeaux ou juges à Nontron. A partir de 1790, la particule disparaît.
La mère d'Adrien Mazerat, Iphigénie Roussac (Jenny) 1803 - 1878, était la fille, en secondes noces de Sophie, Claudine née Chatelain et de Pierre Roussac. Cette Sophie avait eu cinq enfants d'un premier mariage avec Philippe Lefèvre et quatre du second.
Son père, Adrien-François Mazerat, devenu orphelin de bonne heure, monta au Havre une affaire de négoce en marchandises, qui était, en quelque sorte, la reconstitution de l'ancienne affaire de la génération précédente : la maison Veuve Lefèvre-Roussac. Au début, il réussit assez bien, mais à partir de la crise politique de 1830, les cours des marchandises s'effondrent et c'est la ruine. Adrien-François doit trouver un emploi. Il est heureux d'accepter un poste de fonctionnaire des Finances à Lyon en 1830, où il décède prématurément en 1842, laissant sa famille dans une situation précaire et dépendante.
Dès que la mort de son père fut connue, sa tante, Madame Roussac, se rendit à Lyon pour assister la veuve dans son chagrin et ramener, chez elle, à Paris toute la famille, qu'elle prendra pratiquement à sa charge.
Cette tante Roussac, épouse de Jean Roussac, née Stéphanie Laffitte, était la fille de Martin Laffitte et la nièce de Jacques Laffitte, le célèbre banquier et ministre de Louis-Philippe. Elle avait deux filles : Elise et Sidonie. En 1842, la fortune des Laffitte était solidement établie. Grâce à leur soutien, Adrien Mazerat put continuer ses études. Il les réussit d'ailleurs brillamment, obtenant de nombreux prix au collège de Bourbon et même au concours général.
Dans l'orbite des Laffitte, il mènera une vie agréable, aura des vacances faites de voyages et de séjours dans des châteaux. Parmi ces villégiatures, il cite souvent Maisons-Laffitte, où il fréquente Charles Laffitte et les Baignères (les enfants et petits enfants de Jean-Baptiste Laffitte, un autre de frère de Jacques et de Martin). A propos de 1843, il écrit dans ses mémoires :
"Vers la fin septembre, je terminais la saison à Maisons-Laffitte, où la famille Roussac avait loué une maison appelée maison Rostand. Monsieur Jacques Laffitte vivait encore et nous étions souvent invités au château. A cette fin de saison, les promenades dans le parc étaient particulièrement agréables ; on y recueillait les derniers rayons du soleil d'automne et on y respirait une délicieuse odeur de forêt." Ce sont là des impressions de promeneur que j'ai souvent ressenties moi-même, puisque le hasard, qui fait parfois bien les choses, m'a conduit à habiter aussi dans le parc de Maisons-Laffitte.
Il écrit ensuite :
"Les années 1844 et 1845 furent pour nous des années d'amusement et de gaieté. Presque toute la famille était réunie à Maisons-Laffitte. Les Roussac avaient loué la maison Grisier et nous y avaient offert l'hospitalité. Les de Bourqueney (Amélie Laffitte sœur de Stéphanie avait épousé le Baron de Bourqueney) occupaient un chalet voisin. Monsieur Charles Laffitte habitait la maison Lhuillier. Les Baignères étaient installés dans la maison Talma. On se voyait beaucoup et l'on jouait la comédie."
Grâce à son oncle Roussac, qui obtient pour lui, par relations, une introduction auprès d'Eugène Schneider, il est engagé, en 1852, comme secrétaire, à 2400 Francs par an, et part en stage au Creusot pour se mettre au courant des affaires de l'usine. Au Creusot, il fait la connaissance d'Alfred Deseilligny, qui était de son âge, à un an près, et avec lequel il se lie d'amitié. Une amitié qui devait devenir de plus en plus intime et aboutir à l'union des deux familles.
En 1855, ses appointements étant devenus suffisants (6000 F. par an), il épouse sa cousine Elise Roussac, de 2 ans son aînée.
A la fin de l'année 1860, au cours d'une scène très typique de cette époque, et qui nous paraît étrange aujourd'hui, Eugène Schneider lui demande la main de sa sœur Pauline Mazerat, pour son neveu Gustave Deseilligny, le jeune frère d'Alfred.
Nous avons connu le portrait de cette Pauline dans la chambre de notre grand-mère, dont elle était la tante et la belle-mère. Le tableau représentait une dame ravissante et d'une grande distinction, aux cheveux d'un blond doré.
Le mariage eut lieu en 1861.
De cette union naquirent 5 enfants :
- Paul,
en 1861,
- Adrien, en 1865,
- Alfred, en 1868,
- Marie, en 1870,
- Jean, en 1881.
Le second fils de ce couple devait devenir mon grand-père Adrien Deseilligny.
En 1866, Adrien Mazerat avait reçu, comme je l'ai écrit plus haut, une lettre d'Eugène Schneider par laquelle il était invité à donner sa démission des fonctions de Fondé de Pouvoir. Dans son livre de souvenirs il est resté très discret sur le motif de cette disgrâce, signalant seulement : "La perte d'une situation de 25000 F par an, gagnée par quatorze ans d'effort et de travail, était pour moi un coup terrible. Aucune faute n'avait provoqué cette disgrâce, il ne pouvait s'agir que d'une question de personnes".
Il paraît évident qu'Eugène Schneider s'était décidé à se passer de ses services en le considérant comme solidaire avec les frères Deseilligny qui venaient de donner leur démission à "Schneider et Compagnie".
Il écrit ensuite : "Par un bonheur inespéré, la fortune naissante d'une grande société pleine d'avenir m'offrit un refuge et me rendit plus que je n'avais perdu. Monsieur Henri Germain m'attacha à son oeuvre. Il me fit entrer dans le Crédit Lyonnais en formation (depuis 1863) et je m'efforçai de justifier par mon zèle et mon dévouement l'appui qu'il m'avait donné si libéralement dans la situation difficile où je m'étais trouvé".
Il n'a donné aucun renseignement sur sa carrière professionnelle au Crédit Lyonnais, on sait qu'il y a atteint les sommets de la hiérarchie : Directeur Général pendant de nombreuses années, puis Président de 1905 à 1907, après le départ d'Henri Germain.
J'ai sous les yeux un numéro de "La Petite Illustration" du dimanche 12 février 1905 qui annonce sa nomination à la Présidence du Conseil d'Administration du Crédit Lyonnais.
Il s'agit d'une petite revue qui publiait alors des informations sur le monde de la politique, de la finance, de la science et du spectacle. Adrien Mazerat y a les honneurs de la première page ou apparaît sa photo.
L'article qui lui est consacré est très élogieux et je ne peux mieux faire que de le reproduire ci-après :
"C'est M. Adrien Mazerat, naguère Directeur Général du Crédit Lyonnais, qui succède à M. Henri Germain comme Président du Conseil d'Administration de l'important établissement du Boulevard des Italiens.
"Les merveilleuses aptitudes financières de Monsieur Mazerat, son expérience acquise au prix d'un labeur de près de quarante ans, son intellect large, aux visées hautes et éclairées, le désignaient au premier plan pour occuper les lourdes et délicates fonctions de son prédécesseur dont il fut le collaborateur précieux autant que dévoué et nous applaudissons vivement à la nouvelle distinction qui honore et couronne sa carrière déjà longue et bien remplie.
"Monsieur Adrien Mazerat a toutes les qualités nécessaires pour prendre en mains avec maîtrise et compétence les destinées qui lui sont confiées et, entouré comme il l'est, d'un personnel d'élite dont le dévouement lui est acquis et qui a déjà fait ses preuves sous sa direction, il ne peut, avec les ressources multiples d'une nature active et prodigieusement douée, que marcher brillamment sur les traces de Monsieur Henri Germain, et sinon le faire oublier, du moins le remplacer avec les mêmes chances de succès et la même conscience de faire son devoir avec scrupule et dignité.
"Il a la réputation, bien méritée d'ailleurs, d'un chef à la fois sévère et plein de bonté et personne plus que lui n'est aimé et respecté dans son entourage.
"Des hommes tels que le nouveau Président du Crédit Lyonnais suffisent à maintenir le prestige de nos grosses administrations financières ; ils sont l'édifiant exemple de ce que peuvent le travail, l'intelligence et la volonté mis au service d'oeuvres utiles et grandioses et quand on en fait l'éloge, on peut le faire sans arrière pensée et avec la certitude d'avoir l'approbation de ceux - et ils sont heureusement la majorité - qui n'hésitent pas à s'incliner devant une existence toute d'honorabilité et d'efforts accomplis dans la voie du progrès."
Le même numéro de la Petite Illustration relate avec autant d'enthousiasme le succès de Madame Sarah Bernard, lors de la reprise à la Comédie Française d'une oeuvre de Victor Hugo (aujourd'hui oubliée) "Angelo, tyran de Padoue".
Adrien Mazerat avait entraîné à sa suite dans sa réussite au Crédit Lyonnais ses deux beaux-frères, Charles Rabeau - époux de sa sœur Marie - qui sera Secrétaire Général et Gustave Deseilligny, Administrateur.
Au cours de sa longue existence il a été témoin de bien des commotions politiques : la révolution de 1830 (une charge de lanciers dans la rue Richelieu sous ses fenêtres) ; la révolte des canuts, à Lyon, en 1834 (la façade de sa maison criblée de balles) ; la révolution de 1848, à Paris ; la guerre de 1870, le siège de Paris et la commune en 1871. Pendant ces jours tragiques, il franchit les lignes des communards pour sauver les réserves du Crédit Lyonnais : 5 millions de Francs en billets de 1000 Francs, coupés en deux et dans deux paquets séparés. Il en portait un, une femme de chambre portait l'autre et ils franchissent les barrières des communards par des endroits différents. Cette expédition lui permit d'ouvrir une agence à Versailles.
Pour finir de tracer le portrait de cette personnalité si attachante, comme j'ai tenté de le faire, j'ajoute à ces lignes le texte de la lettre posthume, si émouvante, qu'il a adressée aux siens et qui semble, par delà les générations, s'adresser aussi à nous.
"Souvenir aux miens"
"J'ai réglé par mon testament les questions matérielles de la manière qui m'a paru la plus prudente. Je connais trop les affaires pour ne pas essayer de soustraire le plus possible à leurs dangers l'avenir de ceux que j'aime.
"Il y a longtemps que j'ai pensé à mon testament. Je l'ai rédigé une première fois après la mort de ma mère. En me voyant tout d'un coup séparé de celle que j'aimais si tendrement, qui avait veillé sur mon enfance, dirigé ma jeunesse, versé en moi les principes dont toute ma vie s'est inspirée, je me suis senti, pour la première fois, profondément atteint.
"Depuis lors les deuils se sont multipliés.
"J'ai perdu ma belle-mère qui était pour moi une seconde mère. Combien je lui ai toujours été reconnaissant de la bonté avec laquelle, à la mort de mon père, elle nous a recueillis, ma mère, mes sœurs et moi ! Son intérieur est devenu le nôtre, elle nous a placés dans des conditions d'existence auxquelles, sans son appui, nous n'aurions pu prétendre. Plus tard, quoique je n'eusse ni fortune, ni avenir assuré, quoique mes charges de famille fussent bien lourdes, elle a eu assez de confiance en moi pour me donner sa fille. Avec quelle générosité elle a facilité les débuts du jeune ménage ! Quelle tendresse elle a témoignée à mes filles ! Malgré les infirmités qui ont attristé sa vieillesse, elle a conservé jusqu'à la fin de sa vie sa bienveillance et sa sérénité. L'affection et le respect de tous avaient fait d'elle le centre et le foyer de la famille.
"J'ai perdu ensuite mon beau-frère Deseilligny (Gustave), ami dévoué, conseiller sûr, modèle de toutes les vertus, mon collaborateur pendant une longue carrière que nous avons parcourue ensemble, sans une minute de désaccord.
"Peu après, un nouveau coup du sort est venu m'accabler. J'ai vu s'éteindre après une longue maladie ma femme chérie, la compagne de ma vie. Combien cette perte a été cruelle ! Combien le souvenir en est douloureux ! Pour en atténuer l'amertume, il faut que ma pensée se reporte aux années de bonheur qui ont précédé les années de tristesse. Que de gaieté ma chère Elise apportait dans notre modeste intérieur ! Que d'énergie elle déployait dans les difficultés de la vie ! Avec quelle sollicitude elle élevait ses filles ! Avec quelle tendresse elle aimait son mari ! Puis, quand le mal l'a frappée, quand il a triomphé de ses forces, quelle résignation elle a montrée dans la souffrance ! Sa vie entière a été consacrée à l'accomplissement de ses devoirs. Qu'elle reçoive ici un nouveau et dernier témoignage de mon amour et de mon admiration.
"Plus que personne, ma chère Sidonie(sa belle-sœur) m'aide à supporter ces coups multipliés. Son affection a été mon soutien. Elle s'est dévouée à moi comme elle s'était dévouée à sa mère, comme elle s'était dévouée à sa sœur. Sa vie a été une vie d'abnégation. Si le bonheur qu'elle a répandu autour d'elle est la récompense qu'elle a ambitionnée, son but est atteint. Elle m'a aidé à reprendre courage, à me rattacher à l'existence ; elle a reconstitué mon intérieur que la perte de ma femme avait détruit ; elle a donné à ma vie une nouvelle orientation. J'ai pour elle une profonde reconnaissance et une tendresse infinie. Mes enfants, témoins des soins et de l'affection qu'elle m'a prodigués, connaissent mes sentiments ; après ma mort ils entoureront leur tante d'une tendresse filiale. Je n'ai pas besoin de leur faire une recommandation qui leur est dictée par leur cœur.
"Mes chères filles ont été l'intérêt et le charme de ma vie. Ma chère Jeanne, ma chère Adrienne, comment vous remercier de toute la joie que vous m'avez donnée ? Depuis votre naissance, vous ne m'avez pas causé un seul chagrin. Dans toutes vos pensées, dans tous vos actes, vous n'avez eu pour but que le bonheur de votre père. Vos talents, vos succès m'ont rendu fier et heureux. L'élévation de vos sentiments, la rectitude de votre vie ont répondu aux enseignements et aux exemples que votre mère vous a donnés. Vous êtes telles qu'elle vous avait désirées ; je ne saurais vous souhaiter meilleures.
"Mes gendres sont presque mes fils. Mon cher Paul, mon cher Adrien, l'affection paternelle que je vous ai portée depuis votre mariage s'est encore renforcée par les liens que votre mariage a créés entre nous. La droiture de votre cœur, votre solide éducation, la fermeté de vos principes m'assurent pour l'avenir de mes filles une sécurité dont je vous remercie. J'espère que les chances de la vie vous seront favorables. Ce dont je suis certain, c'est que vous demeurerez toujours fidèles aux traditions de devoir que vous tenez de vos parents.
"Avec quelle douceur mes pensées s'arrêtent sur mes petits enfants ! Quels souhaits je forme pour eux ! Combien je voudrais pouvoir assurer leur bonheur à travers les incertitudes de cet avenir qui m'échappe ! Chers petits anges, Gustave, Elise, Yvonne, Jenny, Thérèse, Michel ! Votre grâce, votre intelligence, votre tendresse précoce, vos yeux si aimants, vos petites mains, votre sourire joyeux sont des rayons de soleil qui dissipent le voile de tristesse dont toute chose s'enveloppe à mon âge ! Que ne puis-je être toujours là pour vous chérir et vous gâter ! Ma pensée s'attarde à vous avec amour et voudrait vous suivre au delà des limites où les prévisions humaines peuvent atteindre ! Soyez bons et honnêtes comme vos parents ! C'est là le vœu le plus cher de votre grand-père qui vous bénit !
"Pourrais-je vous oublier mes chères sœurs, vous qui avez reçu comme moi les soins de notre mère, vous qui l'avez aimée comme moi, vous dont la vie s'est tellement confondue avec la mienne, que toutes nos pensées, toutes nos affections, tous nos sentiments sont les mêmes ! L'accomplissement du devoir a rempli votre existence et vous en avez été récompensées dans vos enfants ! Dieu a permis que nous ne fussions jamais séparés les uns des autres ; notre vie s'est écoulée dans la plus douce et la plus heureuse fraternité. Vous n'avez jamais cessé de me prouver votre inaltérable tendresse pour "le frère".
"Et toi mon cher Charles (Rabeau), toi qui me restes seul de mes deux beaux-frères, toi mon auxiliaire si fidèle et si utile, combien je te remercie du concours que tu m'as toujours prêté, du dévouement et de l'amitié dont tu m'as fourni tant de preuves ! Combien je te remercie du bonheur que tu as donné à ma sœur !
"Mes chers neveux, mes chères nièces, Mimi, Félix, Alfred, Marie, Jean, vous savez combien je vous ai aimés. Restez étroitement unis à mes enfants et conservez cet esprit de famille dont l'exemple vous a été donné.
"J'adresse un tendre souvenir à tous mes parents, aux Dupont, aux Saint-Guilhem, aux Saint Simon, aux de Romand, à Albert Labarraque, à tout ce cher entourage qui m'a rendu la vie si heureuse. C'est au milieu de vous que j'ai passé les meilleurs moments de mon existence.
"Je recommande à mes filles leurs cousines de Romand (Jeanne, plus tard épouse de Bertier de Sauvigny, Madeleine, épouse Campbell et Yvonne, non-mariée).
"Je remercie mes domestiques de leurs bons et dévoués services.
"J'espère mourir chrétiennement dans la religion que mon père et ma mère m'ont enseignée, que ma femme et moi avons enseignée à nos filles, que mes filles et mes gendres enseignent à leurs enfants. Je désire que la foi religieuse et la pratique du culte catholique soient transmises à mes descendants comme un dépôt sacré destiné à maintenir chez eux les idées saines et les principes vrais qui sont la sauvegarde de la famille."
Adrien Mazerat a écrit cette lettre à 70 ans, une quinzaine d'années avant sa mort, ce qui explique qu'il manque les prénoms de quelques-uns uns de ses petits-enfants, nés plus tard, Pauline fille de Jeanne et de Paul, Juliette et Marie, filles d'Adrienne et d'Adrien.
Dans cet adieu émouvant, rédigé par anticipation, Adrien Mazerat a pris soin de n'oublier personne parmi les membres de sa famille et de son entourage. Dans son cœur, il passe en revue tous les êtres chers, en commençant par ceux dont la mort l'a séparé. Pour chacun il trouve les mots évoquant soit les souvenirs qui s'attachent aux événements vécus avec eux, soit, pour les plus jeunes, les espoirs et les voues qu'il forme pour leur avenir.
Ce texte me touche profondément, il est une rare élévation d'esprit et il exprime tous les sentiments que je révère le plus. Tous ces principes sont bien ceux que mes parents m'ont transmis par leurs enseignements et leur exemple et que je souhaite ardemment voir conservés par mes descendants.
La recommandation à ses enfants d'avoir à conserver leur esprit de famille a bien été suivie. J'ai toujours été impressionné au récit des réunions de vacances dans de grandes maisons où se rassemblaient plusieurs générations de Deseilligny à Mont-d'Arnaud, Prelay, Enghien ou Montmorency. Même à Paris ils étaient regroupés dans des immeubles où ils occupaient presque tous les étages, comme au 6, avenue de Messine ou au 128, boulevard Haussmann !
La famille Deseilligny a toujours gardé des liens très étroits avec les Rabeau, les de Romand (Madeleine Campbell qui était de l'âge de ma grand-mère), les de Saint-Simon. A titre d'exemple, je citerai Florence Campbell (la fille de Madeleine) que l'on retrouvait à toutes les réunions de famille, (elle était au mariage de mes sœurs), alors que sa parenté avec nous remonte à Amélie Laffitte, née en 1798 ! Une telle fidélité, presque bicentenaire, n'est pas chose courante.
Pour en finir avec l'étude de la famille maternelle de ma mère, Il convient d’ajouter des détails très intéressants obtenus récemment au sujet des Roussac. Ensuite on pourra passer à la branche des Laffitte.
Les Roussac
La parution de mes souvenirs de famille sur l'Internet a permis de découvrir une très vaste descendance de nos ancêtres Roussac, répandue à travers le monde et de remonter un peu en arrière vers les racines de cette lignée.
En effet, le site Deseilligny a éveillé l'intérêt d'un citoyen britannique d'une famille écossaise, nommé Alistair Gordon, qui a travaillé pendant plusieurs années à rechercher l'origine de sa parenté avec les Roussac. Le nom de jeune fille de sa grand-mère maternelle était Isabella-Annie Roussac. On la surnommait "Queenie", elle était née en Birmanie en 1891 et décédée en 1957.
Les recherches persévérantes d'Alistair Gordon lui ont permis de trouver la trace de ces Roussac, d'abord en Inde, à Calcutta. C'est dans cette ville que s'étaient établis, vers 1793, Étienne-Auguste Roussac (1770-1824) et son épouse née Marie Vrignon (1774-1847). Etienne-Auguste avait fondé un comptoir commercial avec son frère Philippe qui semble avoir été officier de marine au long cours à Bordeaux. D’après les dates de naissance, il pourrait s’agir de Pierre-Philippe Roussac (1758-1811).
Etienne-Augusste et Pierre-Philippe avaient un frère plus jeune, Paul, qui aurait été guillotiné lors de la révolution française de 1789 et deux sœurs, Florence et Justine. Pierre-Philippe était le père de Jean Roussac, notre ancêtre.
En suivant les renseignements puisés dans les registres administratifs de l'Inde, Alistair Gordon est parvenu à construire un arbre généalogique détaillé qui montre l'épanouissement de la famille Roussac au sein de l'empire britannique et parmi les pays du Common-Wealth, comme l'Australie et le Canada.
Je me suis efforcé de le reproduire sur un tableau en trois pages.
En prospectant l'Internet, Alistair Gordon est tombé, un jour, par hasard sur une annonce commerciale d'une entreprise néerlandaise, vantant les avantages de son matériel de quincaillerie, pièges à souris, agrafeuses, perceuses et autres, vendus sous la marque "Roussac" ! Bien sûr, son intérêt et sa curiosité étaient à leur paroxysme. Il contacta aussitôt cette société et après un temps assez long il reçut une passionnante documentation sur les Roussac des Pays Bas et d'Allemagne avec un arbre généalogique de 1634 à 1994 !
Cette émigration des Roussac est nettement antérieure au grand mouvement vers les Indes, mentionné ci-dessus. Elle paraît dater des années 1700 – 1710. Je suppose que le motif du départ était d'ordre religieux. Il faut en effet se souvenir que l'Edit de Nantes prononcé par le roi Henri IV en 1598 avait été révoqué par Louis XIV en 1685. L'exercice de la religion réformée était donc devenu interdit. Le culte protestant avait cependant continué clandestinement.
À partir de 1702 et jusqu'à 1710 environ, la répression devint intense et cruelle. C'était l'époque des "dragonnades", pendant laquelle les dragons du roi parcoururent les régions de France où le protestantisme était profondément enraciné, notamment le Poitou et le Languedoc,
et y exercèrent sur les populations tous les moyens de pression possibles pour obtenir des conversions. Les protestants devaient héberger chez eux les dragons encouragés à tous les excès les plus odieux. Au cours de ces années sombres, 200.000 à 300.000 personnes durent émigrer vers les pays voisins, surtout l'Allemagne où ils formèrent bientôt des communautés importantes et bien accueillies, notamment à Berlin et dans les états rhénans.
Il se pourrait donc que certains Roussac se soient trouvés dans ce cas, à moins qu'ils ne se soient convertis après leur émigration. L'arbre généalogique allemand ("Nachfahrentafel Jean Roussac") qu'Alistair Gordon m'a communiqué témoigne bien de cette émigration.
À l'origine, à Pont de Camarès, ils étaient "facturiers de laine". Le premier Roussac marié en Allemagne était un certain Jean Roussac (1704-1769), né à Camarès. Il avait épousé une émigrée française venant du Dauphiné, Suzanne Salze, et était établi à Minden en Westphalie. Il était boulanger et cité comme "Kirchenältester", je traduirais ce mot par Doyen de la Paroisse. Ce titre de "Kirchenältester" exprime clairement pour moi son appartenance au protestantisme. En effet, dans mon dictionnaire allemand (Brockhaus), je lis : "Représentant élu d'une communauté évangélique". La ville de Minden avait très tôt adhéré à la Réforme et comporte encore de nos jours une large majorité de protestants. Le fils de ce Jean, nommé Jean-Lazarus (1749-1814) figure aussi comme "Boulanger français" et également "Kirchenältester".
À partir de 1796, certains membres de cette famille ont changé leur nom en "Rousseau", pour une raison que nous ne saurons jamais, mais qui paraît bien incompréhensible.
Un autre fils de ce Jean Roussac, David Roussac, né à Minden en 1757, épousa une néerlandaise Élisabeth Geel et s'établit aux Pays- Bas. David et Élisabeth moururent à Haarlem, respectivement en 1812 et 1848. Cette branche dure encore de nos jours et a conservé le nom de Roussac.
Mais ce n'est pas tout ce que nous avons appris par Alistair Gordon, en effet, il nous a mis sur la voie qui mène au berceau des Roussac. D'abord, le nom Roussac correspond à celui d'un village situé à une quarantaine de kilomètres au Nord de Limoges. Il n'est pas déraisonnable de supposer que cette famille en serait originaire. En tous cas, au dix-huitième siècle tous les actes mentionnent comme lieu de résidence des Roussac le village de "Pont de Camarez", qui s'appelle maintenant Camarès, dans le département de l'Aveyron.
En contactant le maire de ce village, Alistair Gordon a retrouvé les Roussac contemporains, qui descendent de Pierre (Philippe) Roussac, frère de notre ancêtre Jean Roussac. Ils habitent surtout dans la région de Narbonne, Carcassonne et le Haut-Languedoc (la Montagne Noire).
Grâce à Alistair Gordon, j’ai eu la chance de pouvoir contacter récemment les Roussac dans l’Aude. Avec leur aide j’ai complété et mis au point un arbre généalogique représentant l’ensemble de la parenté de notre famille descendant de Jean Roussac (1795) et de la leur descendant de Pierre-Philippe Roussac (1801), frère de Jean.
Sur le problème religieux, les Roussac contemporains ne font état d’aucun souvenir dans leur histoire familiale en rapport avec cette émigration huguenote. Ils sont de religion catholique. Les présomptions dont j’ai fait état plus haut ne sont donc confirmées par aucun témoignage authentifiant.
Je pourrai fournir sur demande les arbres généalogiques des Roussac branches des Indes ou des Roussac branches françaises, ou les transmettre par e-mail sous format Excel.
En guise de conclusion, j’exprime ici à Alistair Gordon toutes mes félicitations pour les brillants résultats de ses recherches et tous mes remerciements pour les précieux renseignements qu’il m’a communiqués. Je remercie aussi les familles Roussac et Castel pour l’intéressante contribution qu’elles ont bien voulu m’apporter.
Les Laffitte
Cette famille a dû sa promotion sociale et sa célébrité à Jacques Laffitte (1767-1844), "le roi des banquiers et le banquier des rois", mais aussi parlementaire, ministre et homme d'état ayant joué un rôle très important à son époque.
Sa vie d'homme politique a fait l'objet de nombreuses études ou analyses, même encore de nos jours. En 1845, quelques mois après sa mort, un ouvrage biographique a été publié sous le titre de : "Souvenirs de Jacques Laffitte racontés par lui-même et puisés aux sources les plus authentiques". Ce récit, rédigé par quelques amis et admirateurs, qui étaient certainement aussi ses confidents, porte seulement sur les événements de sa vie publique. Il présente l'incontestable intérêt d'un témoignage contemporain, enrichi de documents d'une valeur historique tels que le texte de ses discours ou les commentaires qu'on en faisait dans la presse de l'époque. Mais les détails familiaux manquent totalement dans cet ouvrage.
Il existe une autre source que j'ai eu la chance de découvrir par hasard, ici à Maisons Laffitte, où l'on s'intéresse toujours beaucoup au grand homme dont la ville a pris le nom en 1882. Je veux parler de ses propres mémoires, qu'il avait rédigés dans la dernière année de sa vie, à 77 ans, en les dédiant à ses petits-enfants, Napoléon et Eglé Ney de la Moskowa. Laffitte leur laissait le soin de les publier, s'ils le jugeaient à propos.
La "petite Eglé", devenue duchesse de Persigny, négligea de le faire et le volumineux manuscrit fut remis par le duc et la duchesse de Persigny à leur cousin Henri de Laire, comte d'Espagny, qui mourut sans avoir réalisé le dessein qu'il avait de faire publier les mémoires de Laffitte. Son gendre, Paul Duchon, s'en chargea à sa place et c'est ainsi qu'ils parurent en 1932.
De toute évidence, mon grand-père, pourtant passionné de généalogie et d'histoire familiale, n'a pas eu connaissance de ce texte si intéressant.
Né à Bayonne, le 24 octobre 1767, fils d'un pauvre charpentier qui avait 10 enfants à nourrir, Jacques Laffitte fut d'abord apprenti dans l'atelier paternel, puis commis chez un notaire et employé chez un négociant de sa ville natale, qui s'occupait d'affaires de banque et d'assurances. Celui-ci le fit entrer en 1787 chez Monsieur Perrégaux, l'un des grands banquiers de Paris. Il est donc erroné de croire, comme on l'a souvent raconté, qu'il se soit présenté en pauvre solliciteur inconnu et que, tristement éconduit, il ait ramassé dans la cour du financier en renom l'épingle à laquelle la légende attacha sa fortune. Il est venu tout simplement prendre possession d'une place assurée d'avance, son ancien patron s'étant porté garant de sa valeur exceptionnelle.
Jacques Laffitte n'a dû qu'à son propre mérite la grande situation qu'il a occupée.
Ses qualités et son talent servirent généreusement à la prospérité de la maison Perrégaux. Ce dernier finit par l'associer à ses affaires en 1804. En 1808, à la mort de Perrégaux il prend la direction de la banque. Immédiatement les bénéfices quadruplent. Rapidement il devient le financier le plus puissant de France. Il est nommé régent de la Banque de France et le restera de 1814 à 1821. Il sera aussi Président de la Chambre de Commerce. Il est le premier à avoir l'idée de financer l'industrie par le crédit. Il est ainsi devenu le créateur du Crédit public en France.
En 1801, encore simple employé de banque, il avait épousé Marie-Françoise Laeut (dite Marine), fille d'un négociant du Hâvre. Petit mariage, pour lequel son patron, M. Perrégaux, montra un certain dédain. Une fille unique naquit de cette union, Albine Laffitte ; en 1827, elle devait épouser Napoléon Ney, Prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal. Ce grand mariage, avec un gendre soigneusement choisi dans la noblesse d'empire, compensait certainement, dans l'esprit de Laffitte, l'alliance petite-bourgeoise qu'il avait lui-même contractée.
La fortune personnelle de Jacques Laffitte s'accroissait rapidement et il s'intéressa à la politique, se joignant au parti libéral. Il fut élu à la chambre des 100 jours en 1815, puis en 1816, 1817, 1820, et en 1827 à Bayonne. Sa popularité était grande. Il joua un rôle actif pendant la "révolution de Juillet", en 1830. Il fit accepter par La Fayette et les républicains l'accès de Louis Philippe d'Orléans au trône. Sa popularité était grande et nombreux étaient ceux qui avaient profité de ses largesses. Lors de l'invasion (en 1815), après les Cent Jours, il avait mis largement à contribution ses fonds propres pour éviter à la population parisienne les tourments du pillage de la ville.
Son goût du luxe et de l'ostentation l'avait poussé à l'acquisition de belles propriétés immobilières : d'abord son hôtel à Paris, au 19 de l'ancienne rue d'Artois, devenue rue Laffitte, puis le château de Maisons, le pavillon de Louveciennes, ancienne résidence de Madame du Barry et le domaine de Breteuil finalement vendu au roi Louis-Philippe.
Dès son avènement au trône en 1830, le roi Louis-Philippe le nomma successivement à plusieurs postes ministériels, puis Président du Conseil.
Afin de pouvoir se consacrer entièrement à ses nouvelles tâches, il avait dû confier la direction de sa banque à des mains qui s'avérèrent inhabiles. Lorsqu'il abandonna le pouvoir politique, il avait perdu la plus grande partie de sa fortune. Prévenu par ses associés pendant qu'il était encore ministre, il avait demandé au roi d'accepter sa démission pour lui permettre de reprendre ses affaires en main. Mais, pour consolider son trône, le roi avait besoin de ce ministre populaire. Il lui demanda de rester et offrit de rétablir la trésorerie de sa banque en lui achetant le domaine et la forêt de Breteuil pour 10 millions, dont 6 comptant.
Laffitte y consentit, à la condition expresse que la vente ne serait pas enregistrée avant la fin de la crise que subissait son crédit. Mal conseillé, le Roi, malgré sa parole, fit quand même enregistrer la vente. Le bruit courut aussitôt que Laffitte vendait ses immeubles par nécessité, son crédit s'effondra et la ruine de sa banque devenait imminente.
Il avait obtenu la caution du roi pour un emprunt de 6 millions à la Banque de France, qu'il se trouva dans l'impossibilité de rembourser à l'échéance. La Banque de France assigna le roi, mais celui-ci répondit qu'il fallait poursuivre le débiteur principal. La Banque de France fit saisir et mettre en vente l'hôtel de Laffitte, que l'on appelait "la maison de Juillet". C'est alors que s'ouvrit spontanément une campagne de presse et une souscription publique qui lui permit de conserver son hôtel.
Les promoteurs de cette souscription la transformèrent en une manifestation d'hostilité contre le roi, accusé à la fois d'ingratitude à l'égard de celui qui lui avait procuré sa couronne et, plus généralement, de fourberie politique.
Pour pouvoir conserver le château de Maisons, qu'il avait acheté en 1818 au Maréchal Lannes, Laffitte eut l'idée de monter une vaste opération immobilière. Gardant, autour du château, les 33 hectares du "petit parc", il décida en 1833 de créer dans le reste du domaine une "colonie", c'est à dire de lotir. Cependant, ce lotissement fut conçu avec une largeur de vues et une rigueur que l'on peut qualifier d'un terme qui n'était pas encore connu à l'époque : l'urbanisme. La seule chose que l'on peut lui reprocher est la destruction des écuries monumentales de Mansard, dont il offrit d'ailleurs les matériaux de récupération aux premiers souscripteurs de la colonie.
Le château put ainsi rester dans sa famille qui le conserva jusqu'en 1850 (six ans après sa mort). En 1882, la ville de Maisons-sur-Seine prit officiellement le nom de Maisons Laffitte, qui était déjà en usage depuis longtemps pour la colonie et, depuis 1847, pour la station du chemin de fer.
Le parc, qu'il avait contribué à développer en le redessinant, reçut, pour ses avenues, les noms des personnes ou des événements qui avaient été importants pour Jacques Laffitte durant son existence. On retrouve dans la voirie, entre autres, les prénoms de sa femme, de sa fille et de sa petite-fille : respectivement Marine, Albine et Eglé.
Lorsque la banque de Laffitte sombra (en 1831), il en retira cependant 4 millions. Après avoir mis de l'ordre dans ses affaires, Jacques Laffitte eut à l’âge de soixante-dix ans, l’idée de créer une nouvelle forme de crédit privé en fondant la "Caisse Générale de Crédit pour le Commerce et l'Industrie". Notre ancêtre Martin Laffitte devint, d’ailleurs, l’un des gérants de cet organisme. Grâce au succès de cette nouvelle entreprise, Jacques Laffitte avait pu, dans les dernières années de sa vie, reconstituer sa fortune.
Après sa rupture avec Louis-Philippe, il continua dans l'opposition sa carrière politique, en se faisant réélire à la chambre en 1834, 1839 et 1842. En Décembre 1843, il fut pris d'un malaise à la tribune de la chambre, alors qu'il prononçait un discours et décéda quelques mois plus tard, le 26 mai 1844.
Dans sa réussite fulgurante, Jacques Laffitte avait entraîné à sa suite toute sa famille, y compris son frère Martin, l'arrière-grand-père de ma grand-mère.
Le début de la carrière de Martin Laffitte (1773-1840) est lié, semble-t'il, à la navigation maritime. Pendant les guerres de la révolution il a, sans doute, servi dans la marine, car son frère Jacques mentionne dans ses mémoires que Martin était prisonnier "sur les horribles pontons des Anglais". A-t'il ensuite navigué dans la marine de commerce ? Cela est probable, car on le retrouve à Port-Louis (Morbihan), où il épouse, en 1795, Marie Hervel, fille d'un capitaine au long cours de la Compagnie des Indes.
Plus tard, il est Agent de Change, associé avec son frère Jean-Baptiste, ils font de mauvaises affaires et perdent 120.000 Francs, que Jacques se charge de payer ! Il devient ensuite négociant, au Hâvre. Sous Louis-Philippe il sera nommé Directeur Général du Mont de Piété de Paris. Il goûtera aussi à la politique et sera élu député de la Seine Inférieure.
Martin Laffitte a eu trois filles, les deux premières nées à Port-Louis : Amélie en 1798, Stéphanie en 1801 et la troisième, Eugénie, née au Hâvre en 1815.
Cette famille avait dû faire, au Hâvre, la connaissance des Roussac qui avaient aussi une affaire de négoce sur la place. Toujours est-il que Stéphanie Laffitte épousa Jean Roussac (1795- 1853). Cette Stéphanie Roussac, qui eut deux filles, Elise et Sidonie, est la tante (et plus tard belle-mère) d'Adrien Mazerat, dont il a été question plus haut.
Chapitre 5
Mes Grands-Parents Maternels
Adrien Deseilligny
Mon grand-père et ma grand-mère étaient cousins germains. Leurs grands-parents communs étaient Adrien-François Mazerat et Iphigénie (née Roussac). C'est donc de ce grand-père commun que venaient leurs prénoms.
On a dit qu'Adrien était très amoureux d'Adrienne et qu'il aurait menacé d'entrer dans les ordres si la main de sa cousine ne lui était pas accordée. Il l'obtint grâce à la pression "affectueuse" que la future belle-mère exerça sur sa nièce Adrienne. Le mariage eut lieu le 6 juin 1891, comme sept ans plus tôt le frère aîné d'Adrien, Paul, avait épousé Jeanne Mazerat, sœur aînée d'Adrienne.
Adrien Mazerat a commenté l'heureux événement dans ses "Notes et Souvenirs" de la façon suivante :
"Le fait important de l'année 1891, c'est le mariage d'Adrien Deseilligny avec ma fille Adrienne. Il fut décidé et réalisé très promptement. L'affection existait et les convenances étaient complètes de part et d'autre ; il n'y avait pas de motif pour différer l'exécution du projet."
Cinq enfants naquirent de l'union d'Adrien et d'Adrienne :
- Jenny
(ma mère), le 14 juillet 1892,
- Thérèse, le 11 0ctobre 1893, qui devait devenir Madame Charles
Stolz,
- Michel, le 4 mars 1895,
- Juliette, le 8 janvier 1898, qui devait devenir Madame Paul Tiger,
- Marie, le 9 avril 1907
Mon grand-père Adrien était un homme blond aux yeux bleus, raffiné et élégant, intelligent et érudit. Un de ses contemporains, probablement un collègue de la charge, lui a dédié le petit poème que je reproduis ci-dessous et qui paraît bien représenter l'avis que l'on pouvait avoir de lui :
Sonnet
à Monsieur Adrien Deseilligny
Fondé de Pouvoir de la charge Pierrot Deseilligny
"Modeste,
réservé, d'une distinction
"Qui passe avec raison pour être légendaire,
"Deseilligny, c'est bien d'une façon sincère
"Que nous louons ici votre éducation.
"Il nous
plaît, avant tout, de faire allusion
"A l'affabilité de votre caractère ;
"Et, de vos qualités celle que l'on préfère
"Indéniablement c'est la correction.
"Votre
délicatesse exquise nous décide
"A vous rendre en ces vers un hommage rapide
"Et nous vous saluons, non sans un grand respect.
"En plus d'une douceur qui charme et même attire,
"Quiconque vous connaît n'hésite pas à dire
"Que vous êtes doué d'un solide intellect ! "
Ce sonnet, pour modeste qu'il soit dans sa qualité littéraire, est une esquisse du portrait de mon grand-père, que je trouve assez ressemblante. Il est signé : A. de F. J'ignore de qui il peut s'agir... Serait-ce un "de Félix", de la même famille que celui qui devait épouser, par la suite, une cousine de ma mère, née Henriette Rabeau ?
Très bon joueur d'échecs : mon grand-père jouait et gagnait en parties simultanées contre plusieurs joueurs. Il parlait couramment l'anglais et fit, une grande partie de la guerre de 1914-18 comme officier de liaison avec l'armée anglaise. Il avait un très grand amour pour la musique, qu'il a beaucoup pratiquée pendant son existence, en tant que musicien, musicologue et compositeur. Il avait composé une messe et l'avait fait imprimer. Malheureusement, elle n'a pas été beaucoup jouée, car son exécution présentait, paraît-il, de grandes difficultés. Je n'en ai entendu qu'une fois un extrait, que mon cousin Bernard Stolz avait fait jouer pendant la messe de mariage de l'une de ses filles. Cette musique était d'une beauté classique et émouvante.
Il était d'une grande piété et sa foi catholique l'a poussé, du temps de sa grande fortune, à consacrer des sommes très importantes aux œuvres charitables. Il accomplissait fréquemment des pèlerinages à Jérusalem et à Rome, d'où il nous rapportait de petits souvenirs comme, par exemple des chapelets en noyaux d'olives du "Mont des Oliviers" ou d'autres, en argent, dans de petites boîtes à l'effigie du Pape Pie XI.
Il a fait aussi des voyages à l'étranger, notamment en Égypte, dont, une fois, il m'avait rapporté un superbe et mémorable canif représentant le sarcophage du pharaon Tout-Ankh-Amon.
Son assiduité auprès du Saint-Siège, lui a valu d'être honoré, en 1926, d'un titre de noblesse du Vatican, un titre de Comte héréditaire, dont la qualité de primogéniture de ma mère m'octroyait le droit de succession. Au moment de ma Première Communion, qui eut lieu le 15 juin 1933, il m'en avait avisé par une lettre que j'ai encore, en y ajoutant toutes les recommandations utiles pour me permettre d'être digne de le porter après lui en faisant honneur à la chrétienté.
Je crois que son amour-propre avait été très flatté par la distinction dont le Souverain Pontife l'honorait. Peut-être aussi a t'il considéré cette noblesse toute nouvelle comme la consécration finale de la promotion sociale de sa famille.
A partir de ce temps-là, sur tous les écrits qu'il rédigeait, son nom était toujours précédé de l'abréviation de son titre : Cte Adrien Deseilligny.
Je me garderai bien de porter un jugement au sujet de ce comportement, qu'il faut replacer dans l'époque de mon grand-père et rapporter à la mentalité de sa génération. Pour ma part, bien qu'en possession du parchemin du titre, je n'ai pas cru devoir faire confirmer à mon profit une distinction honorifique qui ne me paraissait pas correspondre à l'idée que je me fais des rapports humains dans l'époque où j'ai vécu. Puisse t'il ne pas m'en tenir rigueur si, d'en haut, il s'intéresse encore à ma modeste personne. Son zèle religieux lui a, dit-on, coûté sa fortune. En effet, lors de la grande crise économique et financière d'Octobre 1929, il se trouvait, au moment le plus critique, en voyage en Terre Sainte et les télégrammes reçus de Paris ne parvinrent pas à le détourner de ses dévotions. Ses avoirs en titres boursiers s'effondrèrent et il ne put faire face à ses obligations que grâce à l'aide de ses frères, Paul et Alfred.
D'après des documents manuscrits de la main de Grand-Père, on sait qu'il avait obtenu de Paul la restitution d'une somme de 500.000 Francs versée quelques temps auparavant, à titre de don, à un moment où ce dernier était lui-même en difficulté. Quant à Alfred, il lui avait prêté un paquet de valeurs mobilières, que Grand-Père lui a remboursées petit à petit, d'une part en lui cédant sa participation dans la charge, valant 300.000 Francs, et d'autre part en lui payant une somme de 480.000 Francs. En 1933, mon grand-père s'était entièrement libéré de ses dettes. Son frère Alfred lui écrivait, vers cette époque :
"Je ne sais pas si, dans les temps terribles que nous vivons, le redressement de nos fortunes pourra s'accomplir, mais je suis heureux, du moins, que, de cet incident maintenant clos, nos relations fraternelles sortent encore plus fortes et mieux trempées." Face à ce rude coup du sort, la solidarité et la cohésion de la famille avait fait front pour la défense de l'un de ses membres.
Mes grands-parents avaient dû réduire radicalement leur train de vie et vendre leur mobilier, leurs objets de valeur et leur collection de livres. Il leur fallut aussi quitter le bel appartement du 128, Boulevard Haussmann, pour aller habiter, d'abord jusqu'en 1936 chez leur fille Juliette et, plus tard dans un petit appartement de trois pièces au rez-de-chaussée, au 11-Bis, rue Alfred de Vigny.
J'ai toujours admiré la constance avec laquelle mon grand-père allait chaque matin servir la messe de 6 heures à l'église Saint-Augustin, aussi longtemps que ses forces le lui ont permis ; je crois qu'il accomplissait là un vœu, qu'il avait fait.
A la mort de Paul Deseilligny, en 1932, la charge d’Agent de Change revint à son frère dernier-né, Jean. Mon grand-père continua à y collaborer jusqu'à l'âge de 85 ans. Après une vie si bien remplie, il put profiter de sa retraite pendant dix ans, puisqu'il mourut en avril 1960, à 95 ans. Par la suite, la direction de la charge revint à Georges Oudart, époux de Jacqueline, petite-fille de Paul Deseilligny et fille d'Elise.
Je ne sais pas à quel total la fortune de mes grands-parents avait pu s'élever, mais je pense qu'elle devait être de plusieurs millions de francs. Ils avaient, en effet, hérité de 2,5 millions d'Adrien Mazerat et d'environ un demi million de Gustave et Pauline Deseilligny, qui étaient venus s'ajouter à la dot d'Adrienne et à la fortune personnelle d'Adrien. L'ensemble pouvait peut-être se situer, au meilleur moment entre 5 et 10 millions.
Après la ruine de 1929, il ne restait plus de leur fortune que les deux immeubles : la maison de Pontoise, où nous habitions et la propriété qu'ils avaient achetée vers 1913 (je crois) à Montmorency, rue des Basserons.
Il s'agissait d'un grand bâtiment composée d'une vieille maison du 18ème siècle, prolongée d'une construction plus récente toute en longueur, de deux étages sur un rez-de-jardin et agrémentée, à chaque étage, d'un large balcon de bois, courant tout au long de la façade du côté du jardin, et procurant à l'ensemble un aspect des plus agréables. Cette maison avait été le centre de ralliement de la famille et des amis. Elle a été plus souvent fréquentée par nos cousins parisiens (Stolz et Tiger), que par mes sœurs et moi qui pouvions nous oxygéner tout notre soûl dans le jardin de Pontoise. Pour les Tiger, elle a servi de maison de vacances pendant plusieurs années, surtout pendant les temps difficiles de l'occupation de 1940 à 44 et mes cousins en gardent des souvenirs merveilleux.
Adrienne Mazerat Deseilligny
Ma grand-mère Adrienne était dans sa jeunesse une petite femme brune aux yeux noirs, comme ses parents Mazerat et Roussac, d'origine méridionale.
Dans son enfance, elle avait été un peu privée de l'attention et des soins de sa mère, dont la santé avait toujours été mauvaise. Elle avait donc été élevée principalement par une nourrice, Marianne Beugnon. C'était une brave femme de la campagne, originaire de Saint-Léger-de-Fourche, près de Saulieu. Elle portait en elle toutes les vertus de la paysannerie traditionnelle, le courage, l'ardeur au travail, le dévouement, le sens de l'économie et une grande piété. Il est probable que c'est à cette Marianne que ma grand-mère devait les qualités caractéristiques de sa personnalité, que nous lui avons connues.
Dans ses "Notes et Souvenirs", Adrien Mazerat rend hommage aux qualités de sa fille dans les termes suivants :
"Plus d'une fois déjà j'ai remercié Dieu de m'avoir donné Jeanne. Je le remercie non moins de m'avoir donné Adrienne. Cette dernière mérite autant d'éloges comme fille que comme mère de famille ; elle possède la force qui permet l'accomplissement des devoirs et les remplit tous avec exactitude et rigueur. Bien douée au point de vue artistique, elle est excellente musicienne, il ne lui manque que d'avoir plus de confiance dans la jolie voix que Dieu lui a donnée."
On ne peut évoquer le souvenir de ma grand-mère sans faire mention de son attachement profond à l'égard de Berthe Jousselin, une amitié très chère pour laquelle sa fidélité ne s'est jamais démentie, tout au long de son existence. Berthe et Adrienne avaient coutume de chanter en duo dans les réunions mondaines. Adrienne était contralto et Berthe avait une voie superbe de soprano et un talent merveilleux pour le chant, qu'elle a pratiqué toute sa vie. Il était notoire que ses qualités auraient pu lui permettre de faire une carrière professionnelle.
Elle affectionnait tout particulièrement les Lieder de Schubert, par exemple "Le Roi des Aulnes".
Berthe Jousselin avait été mariée très jeune à un Monsieur très riche, mais manquant de distinction et beaucoup plus âgé qu'elle, Monsieur Gallet. Celui-ci mourut très tôt et la laissa veuve, à la tête d'une grosse fortune. Plus tard, elle avait épousé un émigré russe, sans un sou, mais de grande naissance : le prince de Korevo.
Berthe de Korevo avait un appartement au N°65 de la rue Jouffroy et surtout un superbe château sur les bords de la Loire, à Rilly-sur-Loire, à 4 kilomètres de Chaumont. Cette noble demeure, qui s'appelait la "Haute Borde" (on disait le plus souvent La Borde), était meublée comme un musée et contenait de nombreux objets d'art, une très belle argenterie et des tableaux précieux, qui ont d'ailleurs, après sa mort, été répartis par testament entre les membres de notre famille. Pour ma part, j'ai hérité de deux très belles saucières en argent.
Grand-Mère Adrienne séjournait tous les ans à la Borde pendant la belle saison, et tout le reste de la famille y faisait aussi visite.
Bien des années plus tard, en parcourant la région avec mes beaux-parents, les Ihlé, nous sommes tombés, par le plus grand des hasards, à l'heure du déjeuner sur ce château, qui était devenu un hôtel-restaurant, et nous y avons fait un excellent repas. Nous avons seulement regretté la médiocrité et le mauvais goût de la décoration intérieure, qui ne rappelait nullement les fastes du passé.
Ma grand-mère avait un caractère un peu sévère et austère, mais son cœur était brûlant d'amour pour les siens.
Elle a toujours été d'un dévouement total pour ses enfants et ses petits-enfants. Elle était énergique et décidée, ne reculant devant aucun effort. Même dans la période de sa plus grande prospérité, elle n'hésitait pas à se lever de bon matin pour se rendre aux halles avec une domestique afin de faire ses emplettes aux meilleures conditions.
Plus tard, je l'ai vue cultiver ses légumes au jardin potager de Montmorency ou même chez mes parents à Pontoise.
Elle venait chez nous, à Pontoise, tous les Jeudis, quand nous étions petits. Elle en profitait pour accomplir toutes sortes de besognes utiles, comme des travaux de couture, ou recouvrir d'un tissu neuf tous les sièges du salon, ou nettoyer au pétrole le mécanisme de la pendule de la salle à manger...
Lors de ses visites, elle exerçait une autorité ferme et affectueuse sur sa fille, Jenny, notre mère, et la poussait à jouer du piano avec elle, à quatre mains, ou à chanter.
Jusqu'à la fin de sa vie elle a conservé cette influence stimulante sur ma mère, et il m'a semblé que celle-ci recevait ces incitations avec plaisir et reconnaissance.
La catastrophe financière que ma grand-mère avait eue à subir en 1929 avait certainement eu un impact très fort sur sa vie quotidienne. Elle avait, en effet, toujours eu l'habitude d'être servie par une domesticité assez nombreuse, aussi bien chez son père que dans son propre ménage. Il y avait toujours une cuisinière, une femme de chambre au moins et une nourrice ou une bonne d'enfants. Se retrouver seule avec son mari et sans personnel, dans le petit appartement au rez-de-chaussée de la rue Alfred de Vigny, a certainement été pour elle une dure épreuve à laquelle elle s'est soumise avec courage, mais sans s'adapter tout à fait à sa nouvelle condition de "ménagère", comme ont pu le faire les femmes plus jeunes des générations suivantes, dans les familles de vieille bourgeoisie.
Ce sont ses filles parisiennes qui avaient trouvé la meilleure solution pour leurs repas de midi : Grand-Père déjeunait chez Tante Thérèse et Grand-Mère chez Tante Juliette. Pour le dîner, ils devaient se débrouiller tout seuls chez eux. Dans la pratique, les menus préparés par Grand-Mère étaient tellement rustiques ou spartiates, que Grand-Père préférait pourvoir lui-même à son propre ravitaillement, qu'il choisissait dans les épiceries fines du Boulevard de Courcelles.
Il arrivait parfois à Grand-Mère de reprocher à son mari le médiocre train de vie auquel elle était désormais astreinte à cause de la perte de leur fortune et de sa dot... à quoi Grand-Père avait une fois répondu : "De quoi te plains-tu ? Tu l'as encore ton million... !" Hélas, il ne s'agissait pas de la même monnaie ! Que valait un million d'anciens francs comparés au même chiffre en francs-or d'avant 1900 ?
Pendant la période de 1950 à 1963 (l'année de sa mort), période qui a été assez difficile pour moi, elle m'a apporté le soutien de son affection et une tendresse toute maternelle.
La vie de mes grands-parents a été marquée par un drame dont ils ont souffert jusqu'à la fin de leurs jours : la mort de leur fils Michel.
Engagé volontaire en 1914, à 19 ans, il a combattu au front pendant plus de quatre ans, comme sous-lieutenant d'artillerie et est décédé vingt-deux jours avant l'armistice. Son père a écrit un récit des derniers instants de Michel, qu'il a fait imprimer à l'intention de ses filles. C'est un texte émouvant dont je vais faire ici un résumé et donner quelques extraits.
Le samedi 12 octobre 1918, Grand-Père reçoit une courte lettre de Michel qui sans être pressante, lui annonce qu'il est grippé et exprime le désir de le voir.
Le dimanche 13, il parvient à l'hôpital où son fils a été admis, à Nancy. Cet hôpital avait été fermé pendant trois ans pour cause de bombardement et venait seulement d'être rouvert depuis huit jours. Il n'est pas bien organisé et le personnel est insuffisant. Le malade a une température supérieure à 40°, son père comprend immédiatement la gravité de son état. On sait qu'à l'époque sévissait une terrible épidémie de "grippe espagnole", qui a fait des ravages dans les rangs des armées (alliées et allemande) et parmi les populations civiles.
Le lundi 14, Grand-Père prévient Grand-Mère et lui fait savoir qu'il est urgent qu'elle vienne. Elle se trouvait alors à Marseille avec ses quatre filles à l'Hôtel du "Roucas Blanc", où elles étaient allées pour faire respirer l'air du midi à la petite Marie - 11 ans - dont la santé n'était, pour lors, pas très bonne. (Cet hôtel existait encore il y a quelques années, je l'ai vu sur la "corniche").
Le 15 et le 16, l'état du malade s'aggrave encore. La fièvre n'a pas baissé. Il est très agité. "Mon pauvre petit m'appelle à ses côtés et, pour la première fois en pleine connaissance, il me parle posément et froidement de sa mort prochaine ! Il hoche la tête quand j'essaie, la mort dans l'âme, de l'assurer qu'il se trompe, m'attire à lui, m'entoure de ses bras et m'embrasse avec affection pour me remercier d'être, tout de suite, venu à son appel et pour pallier la douleur qu'il va faire à mon pauvre cœur. Il scande ses paroles, le pauvre petit, de cette voix nette et franche que lui avait donnée sa dernière année de commandement : "Vois-tu,...Papa... il faut bien te dire une chose : Le jour où je me suis engagé, en 1914, j'ai fait à la France le sacrifice de ma vie... J'ai déjà manqué plusieurs fois de la donner sur le champ de bataille... Dieu me la demande aujourd'hui, je suis prêt."
"Ses bons yeux si purs, si loyaux pénètrent jusqu'au fond de mon pauvre cœur et accentuent encore la sincérité, la droiture de ce qu'il vient de me dire ; je le serre dans mes bras, essayant de lui rendre un peu de l'espoir que je n'ai plus moi-même."
La fièvre infectieuse continue lentement, implacablement son œuvre destructrice. Le malade ne s'alimente pas, il humecte à peine ses lèvres avec les tisanes qu'on lui présente. Il ne tousse presque pas : "Bien mauvais présage !" disent tout bas les médecins.
Pendant la nuit du mercredi 16, le pouls de Michel est si faible que son père croit, à tout moment que le dernier instant est arrivé. Le malade respire avec peine, son père prie à voix haute, et, à la demande de Michel, il prononce les paroles que l'affaiblissement l'empêche d'articuler. Son regard semble dire "adieu". Au petit matin, il murmure à l'oreille de son père : "Tu embrasseras bien... pour moi... mes sœurs... mes cousi-nes... mes oncles... Grand-Mère et mes tantes... Tu feras ce que tu vou-dras... avec ma fortune... dont tu t'es déjà occupé... mais je te recom-mande... surtout d'en réserver... une bonne part... pour les œuvres."
C'est un véritable testament oral.
Le jeudi 17 octobre, il reçoit la communion. La piqûre que lui fait l'infirmière le remonte un peu. Dieu lui a accordé la joie de revoir sa mère une dernière fois. Elle entre dans sa chambre..."chère petite mère,... je suis bien mal,... mais tu sais... je suis en règle... je suis prêt."
Grand-Père précise : "Il a sa pleine connaissance et c'est une vraie bénédiction du Ciel que ma chère Adrienne ait pu le revoir en cet état."
"En effet, à partir de ce moment, les majors qui ont eu très peur de la faiblesse de la nuit précédente vont multiplier sur ce pauvre corps les piqûres de collargol, l'huile camphrée, de spartéine et de sérum anti-pneumococcique. Nous ne pourrons plus voir notre pauvre Michel dans son état naturel qu'à de rares intervalles. Le reste du temps, son excitation factice fait mal à voir."
Il délire, il a des hallucinations toute la nuit. Le lendemain (18 octobre), il continue à divaguer : il se croit à sa batterie, donne des ordres, fait exécuter des changements de position, rectifie le tir des pièces.
"Presque debout sur son lit, notre petit sous-lieutenant se croit au combat, ce pauvre enfant qui avait pris à cœur et fini par aimer, par dessus tout, son rôle de chef de section ou de commandant de batterie !"
Le samedi 19 octobre, à 19 heures, après une autre journée de délire, "dernière excitation : il assiste à une revue, une parade d'honneur dans le Paradis. Il se présente militairement, d'une voix forte : Sous-lieutenant Pierrot-Deseilligny, commandant la 2ème section de la 6ème batterie du groupe 155 Schneider. Présent ! Engagé volontaire à 19 ans. Quatre ans et demi de front. J'aurai droit, j'espère à une place d'honneur !" Les infirmières, ses pauvres parents, les yeux noyés de larmes, la lui promettent cette place d'honneur à laquelle huit jours de pareilles souffrances physiques et morales lui donnent bien droit. Et son pauvre visage exprime une joie intense !
A l'excitation succède l'abattement. Les piqûres qu'il a reçues et qui ne l'ont pas guéri, l'empêchent de mourir. Après une nuit horrible de suffocation et de souffrance, la vie se retire peu à peu du corps de leur enfant, dont Adrien et Adrienne, brisés de douleur, ont tenu la main jusqu'au dernier moment.
Le dimanche 20 octobre, à 9 heures 10, tout est fini.
"Pauvre petit, par sa mort, il nous a appris comment nous devions vivre" me dit ma chère Adrienne en sanglotant sur mon épaule. Tous les deux, dans leur désespoir, ne peuvent que redire du fond de leur âme l'acte de soumission à la volonté de Dieu venu tant de fois aux lèvres de leur jeune martyr, dans sa dernière maladie :
"Que la souveraine volonté de Dieu, toujours juste, toujours aimable, soit faite en toutes choses, qu'elle soit toujours louée et exaltée pendant l'éternité."
Quelques années après ce drame, ma grand-mère aura un autre chagrin : l'entrée dans les ordres de sa fille Marie. Elle devint, en effet, la sœur Marie-Michael-Adrien, de l'ordre des Franciscaines Missionnaires de Notre-Dame. Ma grand-mère avait, je crois, considéré son départ comme une défection, un abandon. En somme, après la perte cruelle de son fils, voilà que sa fille chérie, sa dernière-née lui était aussi retirée ! L'immensité de sa peine l'a empêchée, pendant je ne sais combien d'années, de reconnaître et d'accepter le sacrifice que sa fille avait été appelée par Dieu à consentir pour l'Église et en réponse à une vocation impérieuse. Je crois, d'ailleurs, que mon g
rand-père avait réagi d'une façon très différente et avait, au contraire aidé sa fille à la réaliser.
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Chapitre 6
Pertes cruelles pendant la grande guerre
La famille de ma mère a payé, par le sang des siens, un lourd tribut pour la défense de la patrie pendant les années de 1914 à 1918.
En effet, en plus de la mort de mon oncle Michel Deseilligny, que j'ai évoquée plus haut, on a eu aussi à déplorer la mort de Gustave, fils de Paul Deseilligny et de Jeanne Mazerat, à l'âge de 29 ans. Il servait dans la cavalerie, au 5ème Régiment de Hussards. (Il se trouve que mon grand-père Jules Chatelin avait aussi appartenu au 5ème Hussards, une vingtaine d'années plus tôt, c'est en effet avec cet écusson qu'il est représenté sur le portrait que j'ai de lui et qui est accroché à Saint Sorlin). Gustave Deseilligny est tombé au champ d'honneur le 25 août 1914. Ce sacrifice lui a valu d'être cité, à titre posthume, à l'ordre du Corps d'Armée en ces termes :
"Sous-Lieutenant Gustave Deseilligny, officier de liaison avec le 226ème Régiment d'Infanterie, Chevalier de la Légion d'Honneur, tombé glorieusement au combat de Courbesseaux. A assuré avec une entière bravoure les fonctions d'adjoint à son chef de bataillon. Venu se mettre à la disposition de son chef de corps pour l'aider à reformer la ligne de tirailleurs, a pris momentanément le commandement d'éléments regroupés, les a maintenus en ligne et a été mortellement frappé en contribuant à contenir la progression de l'ennemi."
Le caractère tragique de cette mort a été encore aggravé dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, car sa mère a eu l'horrible vision de la mort de son fils, comme si elle y avait assisté. Un matin, sa famille l'a entendue se réveiller en poussant des cris déchirants. Ses proches ont compris qu'elle avait vu en songe son fils ensanglanté et mort, sa tête étant séparée de son corps. Elle a eu beaucoup de mal à surmonter ce choc épouvantable, d'autant plus qu'aucune nouvelle officielle n'est venue confirmer ou démentir cette épouvantable prémonition. Ce n'est que plusieurs années plus tard que sa tombe a été retrouvée. Lors de l'exhumation de la dépouille mortelle de Gustave, on a constaté, qu'en effet sa tête était séparée de son corps.
Paul et Jeanne Deseilligny ont eu aussi le chagrin de perdre un gendre, tué au front en 1918, René Saal, le mari de leur fille Elise. Quant à leur autre fille Pauline, qui avait épousé Roger André, peu de temps après la guerre, elle devait aussi le perdre subitement, un an plus tard, des suites des blessures subies pendant la guerre.
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La famille Schneider a aussi été frappée durement par le destin. En 1918, les trois fils d'Eugène sont au front. Charles, le plus jeune, s'était engagé dans l'armée belge, avant d'avoir les dix-huit ans requis pour combattre sous le drapeau français.
Les deux aînés étaient de brillants lieutenants d'aviation. Henri-Paul faisait équipe avec son cadet Jean, qui le suivait dans un autre avion, pour accomplir les missions d'appui de l'infanterie, qui leur étaient confiées. Tous deux, dans le ciel, survolaient les tranchées où se battaient les fantassins sur le front d'Alsace. Un jour de février il accomplira sa dernière mission qui lui sera fatale.
Sa citation posthume à l'ordre de l'Armée en précise les circonstances :
"Henri-Paul Schneider, Lieutenant au 21éme Régiment de Dragons, Pilote-Aviateur à l'Escadrille de chasse N° 49, Chevalier de la Légion d'Honneur, décoré de la croix de guerre avec étoile et palme, frappé mortellement en combat aérien à l'attaque du pont d'Aspach, le 23 février 1918, à l'âge de 22 ans :
"Officier d'une haute valeur morale, a fait preuve pendant son court séjour à l'escadrille des plus belles qualités d'entrain et de bravoure. Le 23 février, à très basse altitude, et malgré des circonstances atmosphériques particulièrement défavorables, a abattu dans les lignes ennemies un avion rencontré à 200 mètres, le mitraillant jusqu'au sol. Au cours de la même patrouille, n'a pas hésité à attaquer six avions ennemis. Blessé très grièvement au cours de ce combat, n'a dû qu'à son énergie et à son habileté de ramener son appareil dans nos lignes."
Il décéda le même jour à l'hôpital de campagne de Bellemagny (Alsace). Avant d'entrer dans l'aviation, il avait obtenu une belle citation comme Lieutenant d'artillerie.
En partant à la guerre, il avait dit : "Si nous en revenons nous aurons acquis le droit de commander et, si nous n'en revenons pas, cela servira d'exemple."
Il m'appartient ici de rendre hommage au sacrifice héroïque de ces jeunes hommes tombés dans la fleur de l'âge, pour la défense de la patrie. Ils sont l'honneur de notre famille.
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Mon cousin Jérôme Oudart m'a fait parvenir la copie d'une longue lettre de son grand-père René Saal, officier d'infanterie, dans laquelle il décrit la vie et la mort dans les tranchées en 1915. Son épouse, sa "Lise bien-aimée", c'est Élise, la cousine de ma mère, fille de Paul Deseilligny. "Jacquotte" est le diminutif affectueux qu'il donne à sa petite Jacqueline, qui a alors quatre ans.
Dans son récit, il voudrait atténuer l'effet d'horreur des événements qu'il a vécus, mais, malgré lui, il ne peut s'empêcher d'en donner maints détails. Il accomplit pleinement son devoir de soldat, mais le besoin de témoigner s'impose à lui, comme pour faire savoir à tous l'immensité du sacrifice qui est exigé des combattants.
J'ai été très ému à la lecture de ce texte, d'autant plus que la copie que j'avais devant moi était écrite de la main de mère ; son écriture étant très reconnaissable il n'y avait pour moi aucun doute ; mon cousin Jérôme était, cependant, très étonné car il avait toujours cru qu'il s'agissait de l'original. Le malheureux René Saal devait, un an plus tard, tomber glorieusement dans les combats de la bataille de Verdun, au fort de Douaumont. Par respect pour son sacrifice et ses souffrances et par affection pour ses descendants, je me fais un devoir d'ajouter cette lettre pathétique à l'histoire de ma famille.
Vendredi 1er octobre 1915.
Ma Lise bien-aimée,
Ce qui, dans cette lettre, te causera la joie la plus profonde est certainement l'assurance que je te donne dès maintenant que je me porte très bien, et que je suis sorti sain et sauf de cette fournaise. J'ai la tête bien lourde pour raconter comme il le faut ce dont je viens d'être témoin, mais je ne veux pas attendre plus longtemps ; et pourtant ma main n'est plus habituée à tenir la plume, le crayon et conserve un tremblement nerveux consécutif aux bombardements des jours derniers.
Procédons par ordre, ma Lise adorée. Ma dernière vraie lettre a été écrite dans les tranchées. Tu sais donc que j'ai passé ma dernière nuit avant l'attaque dans les tranchées. Je t'ai raconté aussi quel temps affreux nous avions eu pendant la relève. J'étais transi de froid, courbaturé par l'humidité qui m'enveloppait de la tête aux pieds. Enfin vers 3 heures un ordre arrive de la Compagnie qui nous enjoint de gagner rapidement nos emplacements d'attaque… C'était dans la matinée du 25 ou plutôt dans la nuit du 24. Pendant cette précédente journée nous avions continué à creuser des sapes pour que tout fût absolument prêt. A 9 heures nous étions en position dans le boyau attendant l'ordre de l'attaque qui n'avait été donné à personne. Te dire mon émotion à l'instant où je me suis équipé pour gagner ma place est impossible ; mon cur battait fort et pour m'étourdir je tâchais de plaisanter, de rire, d'avoir de l'entrain ; mais au fond de mon pauvre cur sourdait une angoisse que rien ne pouvait étouffer, l'entrain n'existait pas suffisamment pour me faire remonter complètement le courant.
Nous gagnons nos places. Les troupes d'attaque de première vague étaient dans une sorte de tranchée très profonde joignant à nous la quatrième compagnie ; nous nous trouvions dans les sapes. Dès quatre heures du matin commence un bombardement effrayant, mais comme il était dirigé sur les premières lignes, on nous a tout fait évacuer.
Pendant une heure c'est un vacarme étourdissant ; au bout de ce temps nous venons reprendre nos places et les 75 commencent leur travail sur les lignes plus éloignées, jusqu'au bois que tu connais. Le roulement va crescendo, on emploie de tout ce que l'ennemi a employé contre nous, voire même des liquides enflammés. Et pendant ce temps là quelles pouvaient être mes pensées ?
Nous ne savions pas à quelle heure serait l'attaque, mais nous nous doutions bien qu'elle ne se déclancherait qu'après un bombardement d'au moins 4 ou 5 heures ; car les 2 jours précédents nous avions eu une répétition générale et effective de la cérémonie. Je m'étais mis à genoux à ma place et tout bas je priais, je suppliais le bon Dieu de veiller sur moi. A un moment donné j'ai pris mon livre de messe et j'ai lu tout ce qui se rapportait à ma situation.
L'heure passait bien lentement et j'éprouvais un sentiment indéfinissable qui, tout à la fois, me faisait demander une avancée rapide et une échéance sans cesse repoussée. Alors à ce moment là j'ai repris toutes mes photos, mes dernières lettres. J'ai déposé furtivement, à la hâte, un baiser aux endroits que vous aviez embrassés Jacquotte et toi sur vos lettres respectives. J'ai adressé un regard plein d'une immense tendresse à vos images adorées, j'ai replacé le tout sur mon cur et, me permettant une toute petite larme, j'ai adressé au bon Dieu ma prière quotidienne "que votre volonté soit faite, Cur Sacré de Jésus j'ai confiance en vous".
À ce moment là j'étais paré et confiant. Paré parce que j'avais fait ma lessive spirituelle peu de jours avant, et que jetant un regard sur les ans passés j'avais l'audace de ne pas me trouver un trop mauvais bougre. Toutes mes actions semblaient se rapporter à la tendresse que j'éprouvais pour un être quelconque et je me disais " le bon Dieu, l'Amour même, protégera celui qui dans sa vie a su aimer". Voilà pourquoi j'étais à peu près paré, confiant ensuite parce que notre artillerie faisait un travail merveilleux, et que le colonel venait de nous annoncer un beau succès des Anglais.
Les aiguilles tournaient et enfin vers 11 heures on nous annonce que l'attaque aura lieu à midi 25. Nos pauvres têtes abasourdies étaient un peu effrayées de ce vacarme devant durer encore plus d'une heure.
Enfin, arrive midi 1/4 nous sommes prêts et, entre amis dans un serrement de mains nous nous disons "bonne chance et n'oublie pas de prévenir s'il m'arrive malheur". A midi 23, voilà que commence tout à coup du coté de l'ennemi un bombardement de grenades et de 77 sur notre tranchée, plus intense que le nôtre ; aussi intense que si ces rosses n'avaient rien reçu. Nous nous regardons tous et j'avoue que j'ai senti un grand frisson me parcourir de la tête aux pieds : nous sommes dans un enfer on attend la mort, à chaque seconde on sent que c'est fini. Il est midi 25, l'ordre était donné de sortir ; la première vague sort : mais horreur à peine un seul homme a-t-il montré la tête qu'il retombe frappé ; ceux qui peuvent monter sur le parapet retombent immédiatement dans la tranchée ; tous les officiers sont tombés.
La première vague s'épuise, mon tour va arriver. Je n'ai pas eu le temps de penser à cela car les blessés arrivaient dans le boyau et je me suis occupé de frayer un chemin à Durand blessé. Ouf !! Contre-ordre : notre Compagnie ne participera pas au jeu de massacre. Une prière de remerciement s'élève vers le bon Dieu qui vient de me préserver ; la fusillade continue. Nous soignons les blessés : l'attaque est ratée pour mon bataillon et pour celui de gauche, mais celui de droite fait du joli travail.
Nous parlons alors entre nous des pauvres camarades frappés si vite et que nous ne reverrons plus ; un silence glacial pèse sur la tranchée. Vers 4h30 le colonel arrive et nous dit que nous devons aller remplacer la compagnie éprouvée.
Nous allons donc devoir recommencer. Plus du tout d'enthousiasme ! Je distribue les grenades ; à 5 heures on doit sortir sans préparation d'artillerie. Les hommes sont angoissés surtout que nos tranchées sont encombrées de victimes de la première attaque ! Heureusement à moins cinq l'attaque est décommandée, nous allons soutenir le 3ème bataillon dont une compagnie a été anéantie en faisant une belle avance.
Ma section garde un côté d'un énorme cirque bouleversé par les obus, entouré par l'ennemi : moi-même je prends place dans un poste de guetteur et je tire sur les gens d'en face : premier coup de fusil, résultat encore inconnu ; ma cible a disparu rapidement mais en cas de mouche le camarade patrouilleur aura emmené le gibier. On tiraille toute la nuit et au matin nous nous apercevons que nous nous sommes battus contre des camarades d'un autre régiment, qui, ne sachant pas la position occupée par nous, venait l'attaquer.
Nous eûmes la satisfaction de constater qu'une section de chez nous avait tenu en échec deux compagnies. Le jour vient et éclaire le champ de bataille. Je ne te le décrirai pas, ma Lise adorée : c'est une vision d'horreur et d'épouvante qui dépasse toute imagination. Pauvres gars! C'est toute la jeunesse de France qui gît là, et l'on ne pense plus du tout à soi à ce moment là. Comme tu peux le voir, ma Lise, je n'avais pas encore pris part à l'offensive.
Le lendemain nous avons avancé une barricade d'une vingtaine de mètres dans un chemin creux terrible. Enfin le surlendemain nous devons appuyer une action énergique d'un autre régiment, qui doit s'attaquer à un ouvrage formidable, celui-là même contre lequel on avait tiré, à une certaine époque de mon séjour en tranchées, un nombre formidable de coups de canon, il y a plus d'un mois.
Ici se place une journée pendant laquelle j'ai joué un certain rôle. Les gendarmes nous avaient amené le matin tous les froussards qui avaient été arrêtés dans les bois des environs. Quant ils ont su qu'ils devaient participer à une attaque, ils ont commencé à se répandre dans les boyaux, à se cacher dans les casemates. Le moment venu j'ai dû les chasser devant moi. A l'heure de l'attaque le commandant ordonne de sortir : les premiers (ceux qui sont de la Compagnie) sortent, les autres, (les froussards), se mettent à genoux, n'avancent pas, cherchent à donner l'illusion d'être utiles. L'un d'eux fait passer des grenades avec force gestes et cris et, pendant ce temps, les grenades forment un énorme tas inutile à côté de lui.
C'est alors que s'est produite la scène écurante où l'on voit le commandant faire sonner la charge par le clairon, tandis que lui-même poursuivait à coups de revolver les malheureux froussards pour les faire avancer. Les officiers, les sergents criaient "en avant" et les hommes restaient immobiles en criant eux aussi "en avant"… A l'occasion d'un silence, je me suis dressé et j'ai crié "allons les enfants, tous debout et ensemble "en avant" ! Mais rien n'a bougé. Nous avons tout de même, à la fin, avancé un peu, mais les balles sifflaient c'était effrayant.
Nous avons reçu ordre d'établir une barricade ayant pris à peine quarante mètres. Nous nous sommes mis au travail sous une pluie battante dans l'obscurité et sous la mitraille et nous avons organisé la position. (Ce que j'oubliais de te dire c'est que nous avons attaqué, nous le 24ème, parce que le 28ème trouvait le morceau trop gros pour lui).
A un moment donné, les hommes dont je t'ai parlé tout à l'heure se sont mis à crier: "voilà les allemands" et ils fuyaient les cochons. Alors j'ai couru me mettre en avant d'eux, j'ai fait demi-tour et baïonnette au canon les ai menacés d'une balle pour le premier qui passerait. J'ai pu les ramener ainsi à leur place et éviter une panique. Pendant toute la nuit je suis resté presque seul à organiser la barricade avec des sacs de terre, les hommes étaient durs à mener, n'ayant rien eu à manger et n'ayant pas dormi. J'avais hâte de voir arriver le jour, car je craignais une contre-attaque ennemie.
Enfin, au matin, une patrouille nous a montré la barricade évacuée par l'ennemi ; nous l'avons occupée et ce que nous y avons vu était atroce. Des cadavres ennemis mutilés de façon atroce. On marchait dessus tellement il y en avait, j'ai visité la casemate d'un général qui était épatante, puis nous sommes allés occuper une position d'appui.
Notre prise de la barricade était le prologue forcé à une action splendide dont je fus le témoin : la prise du Bois de la Folie. Quel travail merveilleux que celui de notre 75. Les ennemis étaient fauchés comme des quilles et ils se rendaient 4 par 4. J'en ai photographié pas mal dans les boyaux, malheureusement le jour n'était pas assez clair.
Enfin nous sommes venus avant-hier occuper un chemin creux qui a été si bien marmité que ma casemate s'est effondrée sur moi et que j'ai été à moitié enseveli. Enfin ce matin on nous a ramenés à l'arrière, mais hélas pas pour longtemps, un jour ou deux peut-être.
Voilà un résumé des opérations, ma Lise aimée, il ne semble pas brillant à lire et pourtant mon régiment est cité à l'ordre de l'armée. Nous avons des pertes effrayantes, à un bataillon il reste un seul officier. De Bernay il ne reste que moi, Durand blessé, Larelser blessé, Moreau disparu, Gigot tué, Jarrigue tué, quelle horreur !
Pendant ces huit jours, ma Lise aimée, nous avons souffert atrocement. Pense que nous avons eu de la pluie, tout le temps, tout le temps, vent, orage, froid nuit et jour. On dormait ainsi ou plutôt on ne dormait pas car dans ces huit jours je n'ai pas fermé il une minute, aucune distribution de vivres ; j'ai dû, à la nuit parcourir le champ de bataille et ramasser dans les sacs des morts des biscuits ou du singe, pour pouvoir manger. Je ne me suis pas lavé du tout pendant tout le temps et j'ai bu de l'eau de pluie prise dans un trou d'obus. Tu vois ton petit René fouillant les sacs des cadavres ! Oh ma Lise, je ne veux pas te montrer toutes ces horreurs ; mais c'est la vision perpétuelle de chaque minute de chaque jour, on ne voit que cela ; dans les boyaux, on marche sur des corps et parfois ce ne sont que des blessés. Ce qu'il y a de plus horrible ce sont les cris des blessés qui ne sont pas relevés et qui, dans la nuit, appellent les brancardiers de toutes leurs forces. Que tout cela finisse !!
En être arrivé à ramasser dans la boue un morceau de pain sec. Crois-tu cela, ma Lise adorée ? Voilà une longue lettre, lis là, puis envoie là en communication à Marraine. Tu pourras la lire à qui tu voudras, elle ne comporte aucun secret. Oui je suis fier d'avoir participé à ces actions héroïques, mais, ma pauvre chérie, j'ai perdu tant de camarades. Le Bon Dieu m'a protégé, je me demande comment je suis encore là. Espérons que cela continuera encore. Je t'aime, ma Lise adorée, je pense à toi à toutes les minutes. J'ai été privé de te lire pendant tous ces jours-ci, aussi je me suis précipité sur mon courrier avec une ardeur et une activité intense.
On ramasse les lettres ma bien aimée, je t'embrasse bien, bien, tendrement ainsi que tous. Merci à Dieu tout puissant.
René Saal.
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Chapitre 7
Les années de mon enfance
Au cours des premières années de ma petite enfance, mon père était toujours en garnison à Pontoise.
Quelque temps après la naissance de Bernadette, le nombre des personnes vivant sous notre toit s'est augmenté d'une unité, car Maman s'était trouvée assez malade après ses couches. Elle souffrait, entre autres, d'une phlébite qui l'avait rendue invalide pendant un temps assez long.
Je parle de l'arrivée de Leulah. Sous ce nom bizarre, que j'ai la réputation d'avoir inventé dès mon jeune âge, nous désignions Lisette (Elise) Le Prédour de Kerambriec, née Adelmann.
Son mari, le Comte Lucien, de vieille noblesse bretonne, était alors détaché en Rhénanie, où il occupait je ne sais quelle fonction officielle, sans doute un contrôle résultant du récent traité de Versailles. Leur mariage avait été célébré à Paris, le 9 Décembre 1897.
Lisette Adelmann était la fille d'Emilie Daudeville, issue d'une famille de Port-Louis (près de Lorient dans le Morbihan) et installée ensuite au Hâvre.
Ces deux ports ont été aussi les points d'attache d'une partie de notre famille : Martin Laffitte (frère du banquier), avait épousé, comme je l'ai dit plus haut, une demoiselle Hervel de Port-Louis et s'était ensuite fixé au Hâvre où une de ses filles, Stéphanie - celle qui devait devenir la grand-mère de ma grand-mère y avait épousé Jean Roussac. Toutes ces familles se connaissaient depuis plusieurs générations et ma grand-mére avait toujours considéré Madame Adelmann et Leulah comme des parentes.
Leulah est donc venue résider chez nous à Pontoise, pour seconder ma mère et s 'occuper de moi, puis de Bernadette. Son dévouement et son efficacité ont bientôt fait d'elle un élément indispensable à la vie quotidienne de notre maisonnée et jusqu'à sa mort en 1938, elle ne nous a plus jamais quittés.
Le père de Leulah, Paul Adelmann, était allemand. Il venait de Heilbronn. J'ignore comment il fit la connaissance de sa femme, Mademoiselle Daudeville. Leur mariage avait dû avoir lieu avant la guerre de 1870, car Leulah était née, je crois, vers 1868 ou 69.
Elle nous parlait parfois de ses souvenirs d'enfant et de ses visites à sa famille allemande. La Forêt-Noire, qui, plus tard, devait compter tellement pour moi aussi, était restée dans son cœur chargée de rêves et de la magie naïve des contes de fées.
Après la naissance d'Anne-Marie, le nombre des hôtes permanents du 75 de la rue Saint-Jean s'est encore accru d'une unité : Tante Marthe. Marthe Marquet, née Daudeville, était la tante de Leulah, dont elle n'était pourtant l'aînée que de quelques années. C'était la sœur d'Emilie Adelmann. Elle venait de perdre son mari : Eugène Marquet, un négociant - lui aussi originaire de Port-Louis - qui habitait au 5 de la rue Claude Chahut, dans le 16ème arrondissement de Paris. Je sais cette adresse par cœur, car nous avons eu, pendant des années, l'occasion de la lire sur des enveloppes ou des imprimés de toutes sortes, dont certains sur un papier fin, qui était réservé à un usage que je laisse au lecteur le soin de deviner.
Je suppose qu'elle a été accueillie chez nous par sympathie pour l'aider à supporter son chagrin. Sans doute s'est-elle bien habituée à nous comme nous à elle. En tous cas, aussi loin que remontent mes souvenirs, elle a toujours vécu parmi nous.
Je pense aussi qu'elle a parfois apporté un appoint financier au ménage de mes parents qui n'était pas très "argenté".
De plus, son attachement à notre famille a été encore renforcé par l'amour qu'elle vouait à la petite Anne-Marie qui venait de naître.
Celle-ci, quand elle a su dire un mot, l'avait baptisée Nin-Nin.
Tante Marthe ne prenait aucune part active à la gestion du ménage, qui a toujours été l'affaire de Leulah. Cependant elle s'occupait entièrement d'Anne-Marie, qui couchait dans sa chambre. Elle lui prodiguait des soins attentifs et des petites gâteries, dont le bénéfice avait surtout pour effet de gêner Anne-Marie, qui nous en voyait privés, Bernadette et moi.
Je dois même avouer qu'il nous est arrivé de taquiner notre petite sœur au sujet de ces petits avantages dont elle se serait bien passée.
Mon père avait été promu Capitaine en 1925. Un an plus tard, il avait été affecté pour un commandement au Maroc, dans un régiment de Spahis.
Comme ma mère était encore mal remise de la naissance d'Anne-Marie, nous étions tous partis à Paris, au 128, Boulevard Haussmann. Je revois encore l'image des adieux de mon père dans son uniforme bleu-horizon, prenant congé de la famille bouleversée par son départ, dans l'antichambre du 128.
Son absence n'a pas été de longue durée, car un mois plus tard il était rapatrié pour cause de maladie.
En effet, la santé de mon père avait été très éprouvée après les quatre années de la guerre. Il avait participé à des combats très durs, au cours d'actions offensives pendant la guerre de mouvement : la bataille de l'Ourcq en septembre 1914, puis la course à la mer et de durs combats en Belgique et ensuite la guerre de tranchées. A la fin du mois de Juin 1918, on l'avait ramassé pour mort sur le champ de bataille et il avait été évacué vers un hôpital. Après deux mois de soins, il était allé en permission de convalescence chez ses parents, à Montauban, où il se trouvait, le jour l'armistice. Pendant une dizaine d'années son état de santé est resté précaire.
Tout au long de l'année 1927, il passera de permissions de convalescence en commissions de réforme, pour finir avec une affectation à l'Etat-Major des Armées, au Ministère de la Guerre, à la section du "Chiffre", où il est finalement resté huit ans.
Pendant toutes ces années, grâce à la sédentarité de ce travail qui, par ailleurs, lui plaisait, il a réussi à se refaire une santé. Sa fonction consistait à chiffrer et déchiffrer les messages secrets de l'État Major ou du Ministère de la Guerre.
Il menait ainsi une existence à son goût, lui permettant d'entreprendre l'étude des questions métaphysiques et religieuses qui l'ont passionné durant toute sa vie.
Pendant cette période nos parents habitaient à Paris, dans l'appartement de Leulah, encore tout meublé des affaires de Madame Adelmann. Cet appartement, au 11 rue Léon Cogniet, dans le 17ème, est resté le pied à terre parisien de la famille jusqu'en 1943. C'était un repaire sombre et étroit, meublé de manière désuète, ce qui lui conférait, dans mon esprit, un attrait particulier, par opposition aux vastes pièces claires et ensoleillées de notre maison de Pontoise. Mon père l'avait baptisé "le vieux Léon". Je me rappelle avoir entendu dire que Tante Thérèse et l'Oncle Charles Stolz avaient habité dans le même immeuble au tout début de leur mariage.
Lorsqu'il a fallu que j'aille à l'école, en Octobre 1928, j'ai fréquenté le Cours Hattmer, à Paris, en 11ème "J". C'était une classe dans laquelle tous les élèves étaient assis autour d'une longue table, recouverte d'un tapis vert. Dans le fond de la pièce, il y avait plusieurs rangs de chaises où les mères prenaient place pendant le cours. On n'y venait que quelques demi-journées par semaine et l'on emportait des textes polycopiés sur lesquels il fallait faire travailler les enfants à la maison.
Cette tâche était confiée à Mademoiselle Rateau, une vieille demoiselle qui habitait dans la rue Saint Jean, en compagnie d'une autre vieille demoiselle qui s'appelait Mademoiselle Journet. Cette dernière était un professeur de musique que les Deseilligny avait utilisé à Paris dans le passé et qui, plus tard, devait donner des leçons de piano à ma sœur Anne-Marie.
Les leçons de Mademoiselle Rateau se passaient dans le salon et je me rappelle qu'une fois un petit malheur lui était arrivé, lorsque la rupture d'un des pieds de la petite chaise dorée sur laquelle elle était assise l'avait brusquement précipitée sur le sol.
Les résultats de cette première année d'école ont été si bons que, lorsqu'on m'a mis en 10ème, l'année suivante à Fénelon, rue du Général Foy, derrière l'église Saint-Augustin, on m'a trouvé trop en avance et l'on m'a fait passer directement en 9ème.
Mon séjour à Fénelon, pour l'année scolaire 1929-1930, aura été de courte durée car, au début du deuxième trimestre, je tombai assez gravement malade, les oreillons, je crois, et l'on me ramena à Pontoise. Je n'ai aucun souvenir d'être retourné en 9ème à Paris.
Pendant ma scolarité parisienne nous habitions, mes parents et moi, au 11, rue Léon Cogniet. On m'avait installé un lit pliant dans la salle à manger entre la cheminée et la fenêtre, et je vois encore mon père fixant le bord du rideau le long du mur avec des punaises et me disant : "Tu pourras dire que ton Papa s'occupe bien de toi !"
Il est vrai que je garde un bon souvenir de cette période, certainement parce qu'il m'était particulièrement agréable d'être l'objet, de la part de mes parents, d'un traitement spécial, différent de celui de mes sœurs. Ceci, sans doute, me semblait être un avantage, comme une sorte de préférence dont je bénéficiais.
Je prenais mes repas chez mes grands-parents et c'était la jeune femme de chambre de Grand-Mère qui venait me chercher à la sortie de la classe. Après le dessert il arrivait à Grand-Père de me présenter quelques tours amusants, comme par exemple de rendre transparente une grosse pièce de deux sous en cuivre après l'avoir un moment cachée dans son mouchoir et laissée tomber dans un verre d'eau ! Il avait, bien sûr, à sa disposition dans son mouchoir un verre de montre de la même taille !... mais, cela, je ne l'ai su que plus tard. Grand-Père avait aussi son célèbre "père-la-colique", un petit bonhomme en porcelaine que l'on chargeait d'un petit rouleau de "papier d'Arménie" auquel on mettait feu. Le produit de la combustion s'écoulait d'une façon très suggestive dans un petit pot de chambre et prenait la forme qu'il faut pour une imitation parfaite. Je n'avais jamais rien vu d'aussi drôle !
Je suppose que mes cousins se souviennent aussi de cette attraction inoubliable. Grand-Père s'appliquait à divertir ses petits-enfants et à plaisanter avec eux. Un jour, il y avait au dessert une "crème renversée", bien sûr, il n'était plus question de pouvoir la manger puisqu'elle avait été renversée dans la cuisine par Aquilina (on prononçait Acoulina, c'était l'ancienne nourrice de la Tante Marie, la jeune sœur de ma mère, que l'on avait gardée et qui faisait presque partie de la famille). Quelques minutes plus tard, j'avais l'explication nécessaire sur cette recette familiale.
A la rentrée d'octobre 1930, j'ai commencé ma 8ème à l'Ecole Saint Martin, à Pontoise, qui venait d'être créée. Je suis resté dans cette école jusqu'au baccalauréat de Math.Elem. passé en 1939, et à la première année de classe préparatoire au concours de Saint Cyr, auquel je m'étais présenté en Mai 1940. Les épreuves écrites s'étaient déroulées sur la sciure d'un manège de cavalerie à Versailles, le jour même où l'on avait appris la rupture de la ligne de défense française sur la Meuse, à Sedan, ville fatale pour la seconde fois au sort de nos armées. Mon résultat au concours s'est, d'ailleurs, révélé presqu'aussi catastrophique.
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Chapitre 8
La guerre - L'exode
Après l'ouverture d'une large brèche sur le front de la Meuse, à Sedan, le 13 mai 1940, plus rien ne paraissait pouvoir contenir l'avance de l'armée allemande. Notre famille n'a pas échappé à l'ambiance d'affolement, qui régnait alors et a fini par se décider au départ. C'est ce qui devait aboutir à ce que l'on appelé, dans toutes les familles, "l'exode". C'était un phénomène généralisé qui poussait les gens sur les routes, pour fuir devant l'armée d'invasion qu'aucune résistance ne paraissait plus pouvoir arrêter. La France a vu déferler les réfugiés belges, suivis de nos concitoyens du Nord. Ils arrivaient d'abord en voiture, pour ceux qui avaient de l'essence, mais le plus grand nombre étaient à pied, poussant des charrettes à bras ou accompagnés de carrioles tirées par des chevaux, sur lesquelles ces pauvres gens avaient entassé tout ce qu'ils pouvaient emporter. Ces lamentables colonnes encombraient toutes les routes et constituaient de graves obstacles au déplacement des armées. Elles ont parfois été la cible de tirs ou de bombardements quand elles se trouvaient mêlées à des unités militaires en repli ou que l'armée ennemie voulait forcer le passage.
J'ai retrouvé dans les papiers de mes parents une petite note écrite par ma mère résumant les événements vécus pendant ces jours difficiles.
A la fin du mois de mai, nos tantes Tiger et Stolz, étaient parties au volant de leurs voitures pour se réfugier à Lion-sur-mer (Calvados). Maman avait confié Bernadette et Anne-Marie à Tante Juliette. Elles partaient en avant-garde et le reste de la famille, c'est à dire Maman, Tante Marthe et moi, partions le 3 juin dans la voiture paternelle, conduite par un chauffeur qu'il avait fallu recruter, car je ne savais pas conduire.
Nous nous étions installés dans une villa en location appelée "Les Clochettes", située à côté de l'église de Lion-sur-mer. Le temps était beau et, l'optimisme ou l'inconscience de la jeunesse aidant, je commençais à apprécier de me trouver en vacances un mois plus tôt que prévu.
Ce beau rêve a été de courte durée, car il s'est rapidement avéré que notre fuite ne nous avait pas suffisamment écartés de la ligne de front ou, plutôt, que celle-ci était sur le point de nous rejoindre dans notre retraite normande.
Grâce à la correspondance que ma grand-mère avait adressée pendant toute la guerre à son amie Madame de Korevo (Tante Berthe), et qui a été heureusement retrouvée, on dispose d'un témoignage très représentatif de ces jours difficiles.
Le samedi 8 juin, elle lui écrivait : "Comme la vie pourrait être agréable ici, si nous n'avions pas l'angoisse de cette malheureuse guerre ! Nous entendons le canon tonner presque continuellement ; les nuits surtout sont pénibles, notre maison est ébranlée et nos fenêtres secouées comme par la main d'un géant. Il est bien difficile de dormir avec un vacarme pareil, ce n'est guère qu'au lever du jour que l'on retrouve un peu de calme. La nuit dernière, j'ai été réveillée par un bruit formidable de moteurs d'avions ; suivant mon habitude en pareil cas, je me suis mise à dire mon chapelet et, au bout d'une demi-heure, une effroyable détonation m'a fait sauter dans mon lit comme une crêpe... puis, plus rien, pas de canon, silence de mort. J'ai pensé que les avions avaient fait sauter quelque dépôt de munitions... ce n'était pas cela. Le lendemain on a retrouvé sur les rochers, en avant de la falaise, à deux cents mètres de chez nous, les fragments d'une mine jetée par les avions que j'avais entendu passer. Ces mines sont munies de parachutes ; on a retrouvé celui-là en face du Casino. Juliette a eu la curiosité d'aller le voir : il paraît qu'il est fait d'un tissu vert clair, dont on se ferait volontiers une robe d'été, muni de magnifiques cordages et d'anneaux soigneusement astiqués. Il y a eu d'autres mines jetées, une, entre autres, est venue s'échouer sur les rochers et n'a pas explosé ! ...pas encore. Aussi, la route de la falaise est interdite. Naturellement, il n'est plus question pour les enfants d'aller sur la plage. D'ailleurs, depuis hier, la municipalité a fait poser sur le sable mouillé des fils de fer barbelés pour éviter les atterrissages d'avions, à marée basse. Notre modeste et inoffensive plage devient une partie du front. Qui pouvait s'attendre à pareille aventure ? "
Une autre manifestation de ce danger nous est apparue, le dimanche 9 juin. En sortant de la messe de 10 heures, nous nous trouvons brusquement en pleine obscurité et, en levant la tête vers le ciel, nous apercevons un immense nuage noir qui nous recouvre de son ombre. Chacun avance une hypothèse sur cet étrange phénomène et retombe dans la perplexité.
On saura bientôt que le grand entrepôt de carburants du Havre a été incendié, pour qu'il ne tombe pas aux mains de l'ennemi.
Il nous faut donc repartir au plus vite, mais cette fois le plus au sud possible. Bien entendu c'est Montauban qui présente le plus d'avantages, puisque nous pourrions aller loger dans l'appartement de la grand-mère Chatelin.
Mes tantes Thérèse et Juliette partent de leur côté, dans leurs voitures. Les Stolz se dirigent vers Royan. Grand-Mère et les Tiger prennent la direction de La Borde, où Tante Berthe les héberge pendant quelques jours, avant de poursuivre leur route jusqu'à Vichy, où la Bourse est repliée, dans l'Hôtel des Célestins.
Pour nous le problème de la recherche d'un chauffeur se pose à nouveau. A qui s'adresser ?
Mais les malheurs de la France décuplent notre anxiété. Une dramatique, déclaration du Président du Conseil, Paul Reynaud, nous alarme. Le gouvernement se replie à Bordeaux. La situation catastrophique de notre armée n'est pas vraiment connue des Français. On saura plus tard que la résistance de la poche de Dunkerque a pris fin le 4 juin. Les blindés allemands se sont alors dirigés au Sud et, le 5 Juin, ils attaquaient le nouveau front constitué à la hâte par le Général Weygand, qui avait remplacé le Général Gamelin au commandement en chef. Le front était rompu le 9 juin sur la Somme et le 11 sur l'Aisne.
Le lundi 10, nous trouvons un arrangement avec un jeune-homme ami des Stolz, Gonzague Trollet de Prévôt, qui avait son permis de conduire et nous fixons le départ au lendemain. Dans la journée il se met au volant, pour essayer la voiture (une Hotchkiss, conduite à droite).
Le Lendemain, impossible de démarrer : la batterie est déchargée. Gonzague avait oublié de couper le contact qui est resté allumé toute la nuit ! Plus aucun atelier de mécanique automobile n'accepte de nous dépanner. Tout le monde est sur le départ. Il faut donc trouver un garage pour y laisser la voiture, en l'attente de jours meilleurs.
Le 11, nous allons à Caen par le charmant "tortillard" qui serpente dans la campagne, afin de prendre un train en direction du sud-ouest. Il y en a un dont le départ est annoncé pour Nantes. Nous nous y installons et attendons le départ. Après plusieurs heures, on nous fait savoir qu'il ne partira pas. Le service ferroviaire est interrompu.
Nous retournons à Lion-sur-mer, en proie à une perplexité grandissante. Que faire sans train ni voiture ?
La solution est venue d'une ravissante jeune fille nommée Corinne Calvet dont nous avions fait la connaissance à Lion-sur-mer. Elle devait quelques années plus tard devenir actrice de cinéma et tourner quelques films. A l'époque, tous les garçons de notre groupe étaient plus ou moins amoureux d'elle.
Grâce à elle, donc, nous découvrons un Monsieur qui nous emmène, le 12 juin, dans son auto à Flers, dans l'Orne, où nous avons la chance de pouvoir monter dans un autocar qui allait à Domfront, vingt kilomètres plus au sud, toujours dans l'Orne. A Domfront nous prenons place dans un train, sur un wagon-plateau découvert, en partance vers le sud et transportant des soldats en même temps que des civils. Ce train marche au ralenti, avec des arrêts en pleine campagne. Nous sommes en plein vent ; dès le début, les beaux chapeaux de mes sœurs s'envolent et disparaissent dans la campagne. Elles s'en désolent avec une grande amertume, car l'élégance n'avait pas tout à fait perdu ses droits dans leur esprit, en dépit des pénibles circonstances !
Nous passons la nuit et la journée suivante en plein air sur ce wagon. C'est un miracle que Tante Marthe et Maman aient pu résister à une aussi dure épreuve. Maman n'était jamais descendue du wagon pendant plus de 24 heures. Je ne sais plus comment nous arrivions à nous ravitailler pendant le trajet.
Le soir du 13 juin, nous descendons du train à Laval. La gare est dans un état de confusion invraisemblable : une foule hébétée, des centaines de bicyclettes et des bagages abandonnés... Nous sommes épuisés. Un service d'accueil, peut-être la Croix Rouge, nous assigne un refuge pour la nuit dans un couvent. Nous décidons de cacher nos bagages dans la gare jusqu'au lendemain. Nous couchons dans un dortoir et sommes réveillés au petit jour par le bruit d'un tir d'armes automatiques. Nous courons à la gare pour chercher nos valises : il en manque une, celle d'Anne-Marie. Elle se désole : elle n'a plus rien à se mettre ! Maman, quant à elle, veille nuit et jour sur la sienne. Nous apprenons plus tard, avec surprise, qu'elle y transporte le contenu du coffre-fort de Pontoise ! des pièces d'or, des titres etc... et une certaine somme d'argent.
Heureusement un train part pour Nantes. Nous montons dans un wagon de marchandises et, le soir, nous débarquons dans cette ville et trouvons de la place dans un hôtel. Notre but est toujours d'aller à Montauban. Le lendemain matin nous montons de nouveau dans un train partant vers le midi, dans un wagon de marchandises. A la sortie de la ville, nous passons à un passage à niveau où j'aperçois des motocyclistes allemands. Je me dis qu'il était grand temps que nous partions, croyant avoir échappé de justesse à l'armée d'invasion. Hélas, quelques minutes plus tard le train s'arrête à un pont sur la Loire tenu par la Wehrmacht. Il nous faut descendre du train et retourner à Nantes à pied en marchant sur le ballast et en tirant nos bagages.
Après avoir peiné au soleil, par une chaleur étouffante et surchargés de nos valises (sauf Anne-Marie), nous nous retrouvons à Nantes, où nous passons une seconde nuit dans le même hôtel.
Le lendemain, nous arrivons à contacter Eva Chrétien, qui était une nièce de Tante Marthe que nous avions bien connu quand elle habitait à Paris. Elle nous trouve tout de suite un lieu d'hébergement merveilleux. Elle nous installe dans une belle villa, désertée par ses propriétaires, partis se mettre à l'abri Dieu sait où. Notre existence s'organise tant bien que mal. Nous partageons la villa avec d'autres réfugiés. Je fais rapidement le bilan de l'argent liquide dont nous disposons et je calcule que la prudence nous commande de ne pas dépenser plus de 50 Francs par jour. A ce tarif, nous arrivons à survivre.
Nous souffrons du manque de nouvelles. Qu'est devenu Papa ? Impossible de lui écrire pour lui raconter ce qu'il est advenu de nous, pour le rassurer et lui demander conseil. Les nouvelles de la guerre manquent de précision. On ne sait pas tout de suite que les allemands sont à Paris depuis le 14 Juin.
Le 16 juin, le Maréchal Pétain remplace Paul Reynaud à la tête du gouvernement et demande l'armistice qui est signé le 22 juin. Nous ignorons tout de l'appel du Général de Gaulle le 18 juin, de même que les malheurs de la flotte française coulée à Mers-el-Kebir par les Anglais, le 3 juillet.
Tout ce dont nous avions conscience, c'était que le désastre était total.
Je me rappelle la première vision que j'ai eue de l'armée allemande : le passage d'une unité au pas cadencé, constituée de très jeunes soldats, paraissant plein d'allant, gonflés de la gloire récente de leurs armes et chantant dans un ensemble parfait une marche impressionnante dont le refrain était : "alli-allo-alla". Il se dégageait du défilé de cette troupe une sensation de force et de puissance irrésistible. Je ne pus retenir un court sanglot de souffrance et d'humiliation.
Nous sommes restés dans cette villa à Nantes, jusqu'à ce que les trains fonctionnent de nouveau. Puisque l'Armistice était signé et les hostilités terminées sur le territoire métropolitain, il n'y avait plus de raisons d'aller à Montauban. Il fallait donc rentrer chez nous. Le 15 juillet, nous avons donc pris le train pour Paris. Les ponts sur l'Oise ayant été détruits par l'armée française dans sa retraite, nous sommes donc restés d'abord au 11, rue Léon Cogniet.
J'avais poussé une reconnaissance à Pontoise, je ne sais plus par quel moyen de transport, et traversé l'Oise en marchant sur la passerelle d'un barrage. Notre maison était intacte. Quelqu'un avait écrit à la craie, sur la porte de la grille, le mot "Bewohnt" qui signifie "habité" et il y avait une affiche collée, écrite en allemand, d'après laquelle je compris que la maison ne devait pas être réquisitionnée car elle était la demeure d'un officier. Je n'ai jamais su qui s'était occupé, en notre absence, de préserver de la sorte notre domicile.
Maman a noté que nous avions réintégré la maison le 4 août.
Lorsque nous nous sommes retrouvés à Pontoise, mes camarades et moi, à la fin de l'été 1940 au retour de l'exode. Nos esprits étaient surchauffés aux idées de résistance, bien que le salut de la patrie nous paraisse encore bien éloigné. Nous pensions à mettre des armes de côté, pour quelqu'obscure raison. Il s'agissait aussi bien de s'en servir pour s'amuser à faire du tir, dès que ce serait possible, que de les utiliser pour les combats de la libération à venir. Les armes exercent toujours une certaine fascination sur les garçons.
En tous cas, il y avait des occasions à ne pas laisser passer : j'avais repéré des dépôts de munitions dans la forêt de l'Isle-Adam et nous en avions rapporté le plus possible sur le porte-bagages de nos bicyclettes. Nous avions tout enterré soigneusement. Mon ami Eric de Martimprey cherchait des contacts avec les personnes qui commençaient à essayer de mettre sur pied des réseaux de résistance, dans le but de transmettre à Londres des renseignements sur les troupes ennemies.
Eric et moi étions allés voir une jeune femme qui habitait un petit château dans les environs de Pontoise et que l'on supposait avoir déjà établi la liaison avec une organisation de résistance. Je crois me souvenir que l'entrevue n'avait pas donné de résultats très positifs, mais il n'aurait pas été étonnant qu'il en ait été ainsi simplement par prudence. Cette dame voulait peut-être s'assurer de nos intentions ou demander des instructions à sa hiérarchie. Je n'ai jamais su le fin mot de l'histoire, car sur ces entrefaites, j'avais décidé de m'engager dans l'armée d'armistice, dont le statut venait d'être fixé.
L'Allemagne autorisait la création d'une force militaire de 100.000 hommes, placée sous le commandement d'un général alsacien, le général Huntzinger. J'avais lu dans le journal qu'il était fait appel aux anciens candidats au concours de Saint-Cyr pour souscrire un engagement de trois ans et suivre un cours de formation au grade de sous-officier. Comme il était difficile de deviner quel avenir serait réservé à l'école de Saint-Cyr dans la France occupée, cette solution m'avait paru valable. Eric, lui, sans doute plus ambitieux que moi, avait préféré rester pour essayer de continuer à se préparer au concours, dont on ne savait même pas s'il aurait lieu.
C'est à ce moment là que mon père est rentré à la maison, démobilisé et mis à la retraite par anticipation. Il avait été satisfait d'apprendre de ma bouche mes ardeurs patriotiques, limitées, il est vrai, à des velléités de résistance, et avait approuvé ma décision de partir en Zone Sud (on disait à l'époque la Zone Libre, ce qui était une expression d'un optimisme très exagéré) pour m'engager dans la cavalerie.
Cette décision m'a certainement sauvé la vie, car, peu de temps après, les arrestations s'abattaient sur les camarades du petit groupe des ramasseurs d'armes et de munitions. La rumeur de ces exploits s'était, en effet, rapidement répandue dans la ville, (on en parlait ouvertement dans le train de Paris). Plusieurs jeunes gens ont été arrêtés par la Kommandantur, jugés et fusillés. Parmi ceux-ci : Jean-Claude Chabannes (un voisin de la rue Saint-Jean) et Pierre Butin, tous deux élèves de Saint-Martin. Eric de Martimprey a été arrêté par la Gestapo quelques mois plus tard, le 16 Décembre 1941, pour avoir été surpris en train de photographier de la fenêtre de sa chambre une colonne blindée qui circulait dans la rue Carnot, à Pontoise.
Interné à Fresnes pendant de longs mois, il a été jugé puis acquitté par un tribunal militaire allemand. Plus tard, au lieu de le libérer, la Gestapo a fait casser le jugement et l'a déporté en Allemagne, à la prison de Diez-an-der-Lahn, dans la Hesse, où il mourut de maladie en 1943.
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Chapitre 9
La vie quotidienne dans la France Occupée
Pendant les quatre années qu'a duré l'occupation allemande, j'étais séparé de ma famille. Je n'ai donc pas connu le détail des difficultés quotidiennes qu'elle a eu à surmonter. Moi, dans l'armée, j'avais aussi les miennes.
En faisant appel à mes souvenirs et en relisant les lettres que ma grand-mère envoyait, comme je l'ai dit plus haut, à son excellente amie Berthe de Korevo, je peux essayer de donner un aperçu des sentiments qu'éprouvaient les gens à cette époque.
Il y a eu d'abord l'humiliation de la défaite, le désir de comprendre pourquoi et la recherche des responsables, comme toujours quand un malheur se produit. Les responsables présumés ne manquaient pas : c'étaient en premier lieu le commandement militaire. Mais était-on bien sûr que l'homme de troupe avait fait tout son devoir comme le combattant de 14-18 ? On manquait de référence à des faits d'armes à l'honneur de nos soldats. Il semblait que, très tôt, notre armée ait été débordée par la stratégie nouvelle de l'ennemi, le Blitzkrieg, la guerre éclair. Nos troupes étaient préparées à refaire une autre guerre comme la précédente, elles manquaient, pensait-on, (et on ne se trompait pas), de divisions blindées et d'avions. Les attaques des bombardiers Stuka avaient été une surprise et une cause d'affolement pour nos soldats. La désorganisation totale de notre armée s'était étalée aux yeux de tous, comme une honte nationale et deux millions de nos hommes étaient prisonniers des Allemands.
Le soulagement passager ressenti au moment de l'armistice, mettant fin aux hostilités, s'était transformé tout de suite en une sombre amertume.
Bref le doute était général, on craignait que la France ne soit devenue une puissance subalterne, en dépit de l'immensité de son empire colonial, que l'on nous avait enseigné à l'école et que nous pouvions voir, coloré en rose sur les cartes de nos livres de Géographie. Celui de l'Angleterre était en mauve, et plus grand que le nôtre, ce qui nous agaçait beaucoup. En résumé, notre pays avait perdu son prestige.
Le Maréchal Pétain sembla d'abord être un suprême recours. On espérait que le vainqueur de Verdun allait nous sauver encore une fois. Mais, que pouvait-il faire, empêtré qu'il était dans le carcan des conditions d'armistice ? Il devint bientôt une sorte d'otage du gouvernement de Pierre Laval, soutenu par les Allemands. Peut-on lui reprocher d'avoir accepté de jouer ce rôle, pour tenter d'éviter au pays de plus dures épreuves ?
Il avait déclaré faire le don de sa personne à la France ; cependant sa présence à la tête de l'État a servi de caution à des décisions, qu'au fond de lui-même il devait désapprouver, mais qu'il n'a pas réussi à écarter.
Peut-être aurait-il dû se retirer pour sauver son prestige ? Ses facultés de jugement et de décision étaient-elles encore, à l'âge avancé qu'il avait, à la hauteur des responsabilités écrasantes de sa fonction de chef de l'État ?
On peut affirmer que la population française ne s'est pas résignée à adhérer, en bloc, à la collaboration avec l'occupant, sauf une minorité active dont la conduite a été abjecte ou économiquement intéressée.
Je pense que certaines personnes, entièrement découragées ont pu, parfois, se laisser aller à admettre qu'il n'y avait pas d'autre solution possible dans l'état de déconfiture où le pays se trouvait. Pour ma part, et comme ma famille et toutes nos relations, je n'ai jamais désespéré de la libération et toujours attendu le débarquement de nos alliés.
La lecture des lettres de ma grand-mère à son amie donne une vision très réaliste de la vie quotidienne dans la France occupée.
La séparation du territoire en deux zones : occupée et "libre", puis en trois, après l'établissement d'une zone interdite (aux frontières exposées aux risques d'attaque des alliés), a été une des premières contraintes sensibles à la population. Cela signifiait impossibilité de se déplacer librement. Il fallait un laissez-passer (Ausweis).
La doctrine officielle du gouvernement de Vichy entretient la notion de la "culpabilité" des Français : ils se sont laissés aller à l'insouciance et à la paresse, ils ont manqué de courage au combat, tout est de leur faute. Le châtiment que l'histoire leur inflige est mérité, la France est punie ! Elle doit renoncer au régime de ploutocratie judaïsante qui l'a conduite à la défaite. De l'expiation renaîtra la patrie. Il faut donc se remettre au travail, "retourner à la terre", redevenir paysan. L'État Français lance le mot-d'ordre : "Travail, Famille, Patrie". Pendant un temps, qui ne durera guère, la naïveté populaire place son espoir dans ce bon Maréchal, qui saura se débrouiller avec les Allemands !
En Juillet 1940, mes grands-parents sont à l'Hôtel des Célestins, avec les agents de change. La Bourse, repliée à Vichy, est fermée. En Août on l'autorise à rouvrir. Il aura fallu 17 demandes de sauf-conduit ou d'ordre-de-mission pour avoir enfin accès au train spécial pour le rapatriement de la Bourse et des Banques à Paris. Grand-Mère précise, pour souligner le gâchis qui règne dans l'administration, "Après avoir eu tant de peine à obtenir ces papiers de l'autorité française nous sommes arrivés à Paris sans que les Allemands nous les aient demandés une seule fois et même sans billets de chemin de fer !"
Elle retrouve son cher Paris avec joie et émotion, reproche à son amour de la musique l'admiration qu'elle éprouve, mais que son cœur refuse, en écoutant les chants des soldats vainqueurs dans les rues. A cette époque, la Wehrmacht offre aux combattants de la veille une détente touristique, Grand-Mère écrit : "Pour distraire la troupe, de grands camions bourrés de soldats défilent à vive allure dans les rues et, sous la direction d'un guide, ils admirent les merveilles de leur conquête. Quant à nous, ces mouvements qui mettent de l'animation dans la ville, nous les ressentons comme une piqûre que l'on fait à un malade, sans que cela lui redonne la vie. Nos vainqueurs ont aussi un grand souci de la propreté de Paris. Ils ont lancé partout des équipes municipales pour faire disparaître les affiches qui bien souvent déshonoraient nos murs. Il ne subsiste que des affiches donnant aux soldats allemands des instructions que je ne peux comprendre."
A Paris, comme ailleurs en France, commencent les brimades à l'encontre des juifs. Les premières lois de Vichy leur interdisent différentes professions, dont celles concernant la finance. La Bourse en est toute bouleversée, mais certains doivent y trouver leur avantage. La Kommandantur de la commune d'Ormesson, en interdit le séjour aux juifs.
Le 14 Août 1940, Grand-Mère écrit : "Aujourd'hui le Bois de Boulogne est fermé aux promeneurs. Un coup de feu ayant été tiré sur une patrouille allemande, le Bois de Boulogne a été mis en interdit. Depuis une quinzaine de jours les brimades se multiplient. On les attribue aux rapports hostiles entre les deux gouvernements. Les gens de Vichy n'ont pas l'air de comprendre qu'ils ne sont plus rien. Les influences judaïsantes y dominent encore et cela ne plaît pas aux Allemands."
Plus tard, en Septembre : "Il y a depuis quelques jours des manifestations antijuives dans notre quartier. Plusieurs magasins de l'avenue des Ternes ont reçu des pavés dans leurs vitrines. Le public, d'ailleurs, réprouve ces attentats... (et elle s'écrie, à mon avis, bien naïvement) : "la France est le pays de la Liberté !"...Elle ajoute : "A Neuilly, on a réquisitionné des draps pour l'hôpital allemand. Le maire a indiqué aux Allemands tous les logements appartenant à des juifs et c'est là qu'ils se sont approvisionnés. On s'acharne à nous supprimer nos dernières libertés : un nouveau règlement interdit l'usage de la bicyclette, autrement que pour se rendre à son travail et encore faut-il que ce travail soit à plus de deux kilomètres du domicile. Mes petits enfants sont navrés... et Juliette qui avait justement installé sur sa bicyclette un petit fauteuil pour emmener Marie-Noëlle dans leurs promenades."
"Il vient de défiler sur le Boulevard de Courcelles, en direction de la Gare du Nord, un énorme convoi de soldats en armes, à cheval, avec des chariots attelés parfois de quatre chevaux. Le bruit court que les Allemands auraient quitté Paris avant la fin du mois et que le gouvernement ferait sa rentrée... Puisse la nouvelle être vraie ! En voyant partir tous ces hommes, on espère que la vie deviendra plus facile." (Ceci prouve qu'en toutes circonstances Grand-Mère gardait un solide optimisme !)
Les difficultés du ravitaillement, la pénurie et le rationnement étaient les soucis quotidiens des Français : "En ce moment, il est impossible de se procurer un morceau de porc frais. Les Allemands réquisitionnent tous les porcs. Quand les charcutiers auront épuisé leurs stocks, ils devront fermer boutique... Nos petits-enfants passent leurs journées (de vacances) à faire la queue pour les différentes denrées... Les magasins sont vides. Quand on a fait la queue pendant des heures on ne trouve plus rien sur le comptoir."
"Ma petite Juliette a bien de la peine à ravitailler sa famille. La plupart des magasins sont fermés faute de marchandises ; les bouchers n'ouvrent plus et l'on nous annonce qu'il faudra bientôt une carte pour avoir des carottes. Nous ne pourrons même plus nous nourrir comme de vulgaires lapins. Pour moi, cela me serait égal si seulement j'avais une bonne ration de pain, je trouverais tout parfait. Deux cents grammes de pain par jour ne me suffisent pas et j'en suis très privée."
Les restrictions se généralisent : "J'ai couru tous les magasins du quartier, ainsi que le Louvre, la Samaritaine, le Bazar de l'Hôtel de Ville, sans trouver une seule bobine de fil blanc, de n'importe quel numéro..."
La maison de Montmorency est plusieurs fois réquisitionnée et occupée par la troupe. Bien entendu, à chaque fois on la retrouve vide ou presque.
L'hiver 1940-41 est glacial, il n'y a pas de charbon pour se chauffer. On ne peut avoir plus de 11 degrés dans les appartements.
Au printemps de 1941, les poussins nouveau-nés (un jour) se vendent 35 Francs !
Pendant l'été 1941, Grand-Mère est à Montmorency avec les Tiger depuis quelques jours, lorsque des cambrioleurs audacieux s'introduisent, de nuit, dans la cuisine et s'emparent, à deux reprises, de toutes les provisions amassées à grand' peine par Tante Juliette : dix litres de vin, un kilo de sucre, une livre de beurre, un litre d'huile, de la farine etc... Grand-Mère conclut : "jusqu'au mois prochain, nous serons à la portion congrue. Ces voleurs ont poussé l'audace jusqu'à consommer sur place un litre de lait et des petits Suisses et aucun de nous n'a rien entendu, quel sommeil !..."
En 1943, les objectifs militaires de la région parisienne sont souvent la cible des bombardements aériens. Les tirs manquent de précision, surtout, disait-on, ceux des Américains qui lâchaient leurs bombes de très haut, alors que les Anglais attaquaient en piqué. Il y a eu de nombreuses victimes parmi la population française.
à Montmorency, en Septembre, les Tiger et Grand-Mère sont les spectateurs d'une importante attaque aérienne : "les avions sont passés au-dessus de nos têtes, et quelques minutes après on entendait l'éclatement des bombes. Quatre avions ont été atteints par les tirs de la défense au sol allemande et se sont abattus en flammes. Les aviateurs sautaient en parachute et on les voyait descendre parmi les débris des avions qui flottaient dans les airs. Le spectacle était si saisissant que, pendant un temps, on en oubliait le danger. Pour éviter que la maison ne nous tombât sur la tête, nous étions restés dans le jardin, Marie-Noëlle cramponnée au cou de son père et Brigitte serrée dans les bras de sa mère et toutes les deux criant : "j'ai peur ! j'ai peur !". Les grands (Dominique et François), très braves, ne pensaient qu'à regarder. Juliette a été si impressionnée par la vue de ces torches descendant du ciel, qu'elle n'a pas pu fermer l'œil de la nuit."
Pontoise aussi subit les bombardements. Les ponts sur l'Oise et le terrain d'aviation de Cormeilles en Vexin, que les Allemands ont aménagé (à huit kilomètres au Nord de la ville), constituent des points stratégiques sensibles. Grand-Mère tient son amie Berthe au courant de ces dangers auxquels "ses pontoisiens" sont exposés : "ce jour-là, Jenny et Bernadette déjeunaient chez moi à Montmorency. A 4 heures, elles ont reçu un coup de téléphone d'Edouard, passablement excité, leur annonçant que des bombes étaient tombées à proximité de leur maison, brisant tous les carreaux et arrachant trois portes. Il finissait de déjeuner avec Anne-Marie, lorsqu'ils entendirent le vrombissement si caractéristique des bombardiers. Il n'y avait ni alerte, ni D.C.A., ils sortirent sur la terrasse et ils virent les avions survolant le parc du château de Marcouville (à cinq cents mètres en face d'eux), et trois bombes se détacher et tomber dans les arbres. Ils ne ressentirent aucun choc au moment de la déflagration, mais ils entendirent toutes les vitres de la maison et de la véranda tomber autour d'eux. Ils se réfugièrent sous la voûte de l'escalier du jardin et de là, ils perçurent encore le bruit des bombes qui arrosaient la ville. Toutes les maisons situées entre les ponts et la gare ont été entièrement rasées. Dans le parc de Marcouville, la femme du jardinier, ses quatre enfants, la belle-mère et la belle-sœur ont été tués. Lorsque le jardinier, qui travaillait dehors, est revenu, ces sept personnes de sa famille, sa maison et tout ce qu'il possédait étaient anéantis. Depuis ce jour-là, j'exige que les fenêtres restent ouvertes en permanence à Montmorency."
Tout le monde pense au débarquement de nos alliés, au déploiement d'une grande offensive libératrice qui tarde à venir. Des rumeurs plus ou moins fantaisistes circulent, en voici un exemple, dans une lettre de ma grand-mère, pendant l'automne 1943 : "voulez-vous connaître le dernier bobard de la Bourse ? le voici : le débarquement des anglais serait très prochain et aurait lieu en Bretagne ; toute la presqu'île serait prise et servirait de base aux armées. Pendant ce temps Giraud attaquerait (en partant d'Afrique du Nord), Marseille, Toulon et la côte méditerranéenne. Les parisiens recevraient sur le crâne cinq mille parachutistes soviétiques. Vous voyez que de beaux jours nous sont réservés !"
Dans une autre lettre Grand-Mère a tracé une image de l'attitude des Français pendant l'occupation du pays :
"à mon dernier voyage à Pontoise, lorsque je suis arrivée, il y avait sur la place de la gare deux bataillons allemands avec une importante musique. Ils attendaient apparemment la venue d'un personnage de marque, peut-être pour l'inauguration du camp d'aviation. Pour occuper le temps, ils ont joué plusieurs morceaux avec un rythme, une précision, un ensemble admirables. Le chef conduisait, le dos tourné à ses hommes, faisant face aux autorités présentes. La place était entièrement vide, pas un pontoisien n'écoutait et moi, bête et honteuse, j'étais là, subjuguée malgré moi par mon amour de la musique, admirant la beauté de cette exécution. Jamais je n'avais vu de saxophones d'une pareille grosseur. On se demande comment ces hommes peuvent les porter et en jouer ! ... Ce que j'ai fait là était très mal."
Notre famille a vécu à la fin de la guerre un épisode dramatique, que je n'ai appris qu'après qu'il ait eu un heureux dénouement, car lorsqu'il s'est produit, j'étais militaire. Je veux parler de l'arrestation de mon oncle Charles Stolz le 26 Mai 1944. Il avait un ami américain, le Docteur Jackson, médecin à l'hôpital américain de Neuilly, qui possédait, comme lui, une villa à Lion-sur-mer. Ce jour-là, il voulait lui parler d'un voyage qu'il avait pu faire là-bas, en zone interdite, ce qui était assez difficile à l'époque. Il s'est donc rendu chez son ami et devant la porte, de l'extérieur il l'a appelé : "Allô Jackson !"...Aussitôt des sbires de la Gestapo l'ont interpellé, emmené pour l'interroger et l'ont incarcéré. Jackson avait été arrêté pour espionnage et son domicile était sous surveillance.
Grand-Mère rend compte à son amie : "Nous n'avons aucune nouvelle directe de notre prisonnier, la seule chose que l'on ait apprise, indirectement, c'est que l'instruction est commencée, que le Docteur Jackson a été interrogé et qu'il s'est efforcé de mettre hors de cause tous ceux qui avaient été arrêtés au titre de cette "information". A part cela, rien ne nous fait prévoir le retour de Charles. C'est vraiment dur d'être interné pour avoir seulement prononcé deux paroles, en elles-mêmes aussi anodine que "Allô ! Jackson".
Le 25 Juillet (deux mois après l'arrestation) dans une autre lettre à son amie, elle reprend son récit : "Suivant votre conseil, Thérèse est partie Jeudi dernier pour Vichy, dans l'espoir de voir Charles ; elle était munie de plusieurs lettres de recommandation pour d'importants personnages du cabinet de Laval et pour le chef de la Gestapo. Son trajet en chemin de fer a duré 24 heures. Elle est passée par Vichy avant d'aller à Moulins, où Charles est détenu, pour faire jouer toutes les influences dont elle espère pouvoir disposer. A t'elle réussi ? Nous n'en savons rien encore ; la carte qu'elle a envoyée à ses enfants ne mentionne que sa bonne arrivée à Vichy. Deux jours après son départ, ses enfants ont reçu une lettre de leur père, la première depuis sa détention, il disait seulement que sa santé et son moral étaient excellents et qu'il pensait revenir bientôt. Lors de son passage à La Délivrande, pour la prise d'habit de sa fille Marie-Charlotte le 19 Mai, il était allé jusqu'à Lion-sur-mer et il a commis l'imprudence de prendre une photographie de sa maison, pour montrer à Thérèse l'état de leur pauvre "Dunette". Il avait cette photographie dans son portefeuille, or vous savez qu'il est absolument défendu de photographier quoi que ce soit dans la zone interdite. Est-ce cette imprudence qui fait qu'on le retient depuis si longtemps ?"
Peu de temps après, il fut enfin remis en liberté. Bien entendu, on n'avait pu retenir contre lui aucun grief sérieux, à part, peut-être, cette histoire de photo. Mais les craintes de sa famille avaient été très grandes pendant plus de deux mois.
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Épilogue
Mon propos n'est pas de prolonger ce récit au delà de la fin des jours sombres de notre histoire nationale. La paix étant revenue, la vie a pu poursuivre ou reprendre son cours normal. C'est une nouvelle histoire qui s'est écrite, pour chacun de nous.
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Notre Centenaire
Depuis que j’ai fini d’écrire le texte ci-dessus, les années ont passé et Tante Juliette a atteint l’âge auquel nous souhaitions tous qu’elle puisse arriver. Le 8 janvier 1998, en présence de toute sa famille rassemblée, nous avons célébré dans la joie son centième anniversaire. Ses enfants lui avaient organisé une belle fête dans un hôtel élégant de Sofia-Antipolis, non loin de Mougins, où elle est installée dans la maison de retraite Jean Dehon. Avec beaucoup d’émotion nous avons écouté son fils Dominique qui nous a donné lecture de la petite allocution suivante qu’elle avait rédigée pour la circonstance :
"8 Janvier 1898, 8 janvier 1998 … un seul petit chiffre a changé et cela suffit pour que tout le monde s'empresse gentiment de me rappeler que j'ai aujourd'hui cent ans…à moi qui, dans mon cœur, n'ai que cinq fois vingt ans !
"Je n'ai pas souhaité vivre ce jour, mais puisque j'y suis, ma pensée reconnaissante va d'abord vers mes parents qui m'ont appelée à la vie. Merci à eux de m'avoir donné une robuste santé, à défaut d'une grande taille, et une foi en Dieu qui ne m'a jamais quittée et qui a éclairé ma longue vie. Du reste, j'ai bien failli ne jamais naître puisque ma mère tout juste enceinte de moi, n'a échappé que par miracle à l'incendie du Bazar de la Charité, qui a fait 129 morts et 400 blessés à Paris, le 4 mai 1897, huit mois avant ma naissance.
"Enfant, à l'âge où les choses qui nous entourent nous marquent pour la vie, j'ai découvert un monde bien différent de celui d'aujourd'hui. Il n'existait alors rien de ce qui fait maintenant notre quotidien : l'électricité, le téléphone, la radio, la télévision, l'automobile, l'avion, les stylos à bille et les surgelés. On allait au marché et pas au supermarché.
"Chacun naissait, se mariait, travaillait, mourait dans son village ou dans son quartier. La France était peuplée de paysans, bretons, auvergnats, morvandeaux, fiers de leurs traditions, de leurs costumes et des accents de leurs provinces.
"Jeune fille, j'ai vu disparaître ce monde dans l'horreur de la première guerre mondiale et j'ai eu la douleur d'apprendre la mort au combat de presque tous les jeunes hommes de ma génération, mon frère, mes cousins, mes amis.
"Quelques années plus tard, j'ai rencontré un homme merveilleux, franc et loyal, ancien élève de Sainte Croix de Neuilly et de l'École Centrale. Il a bien voulu me donner la main pour affronter la vie, fonder avec moi une famille de six enfants… me diriger, me soutenir, m'aider toujours avec tendresse et dévouement.
"Pendant la deuxième guerre mondiale, nous avons traversé ensemble bien des épreuves, en nous soutenant mutuellement : l'exode, les bombardements, les privations et la perte affreuses d'une petite fille de cinq ans.
"Mon mari, le compagnon de ma vie a été rappelé à Dieu, il y a seize ans déjà et pourtant il me manque tous les jours.
"Maintenant que je suis parvenue au soir de mon existence, mes enfants, leurs époux, leurs épouses, mes douze petits-enfants, mes dix-neuf arrière-petits-enfants sont ma couronne et ma joie. Leur tendresse infinie m'aide à supporter la longue épreuve de la vieillesse. Je les en remercie aujourd'hui en m'excusant d'abuser de leur patience.
"Je remercie aussi tous mes compagnons et amis de la maison Jean Dehon, qui m'accueillent malgré mes déficiences, avec tant d'indulgence et d'amitié. Que Dieu veuille leur rendre le bien qu'ils me font depuis plus de deux ans.
"Aujourd'hui, au cours de cette fête, j'ai autant de joie à revoir chacun d'entre vous, que j'en ai à vous voir tous réunis.
"à tous, Merci d'être venus me voir. à tous, Merci autant d'être venus vous voir les uns les autres."
Fin